jeudi 25 janvier 2007

8° fanfiction: Lettre de Myles à sa mère.

La maison de banlieue était silencieuse. Les fenêtres grandes ouvertes laissaient entrer les pépiements des moineaux, troublés par le croassement d'un corbeau de passage; au loin, le ronflement discret d'une tondeuse électrique, des cris d'enfants qui passaient à bicyclette et la petite musique du marchand de glace donnaient de la vie au quartier.
Myles était seul. Il venait de rentrer du bureau où une affaire l'avait retenu plus longtemps que prévu et il n'avait pu accompagner sa femme et son fils à Boston. Il le regrettait. Il le regrettait parce qu'il goûtait chaque instant passé avec sa petite famille, mais il le regrettait aussi parce qu'il n'avait pas vu ses parents depuis plusieurs semaines. Le rapprochement qu'avait amorcé sa mère après son retour d'Irak s'était concrétisé à son mariage, puis à la naissance de Sandy, mais l'éducation typiquement bostonienne qu'elle avait reçue lui imposait de ne pas montrer ses sentiments. Il en avait souffert et en souffrait encore. Il ressentait un profond besoin de lui en parler mais chez les Leland, on n'extériorise pas ce que l'on ressent. Alors il décida qu'il était temps pour lui de dire à sa mère tout ce qu'il avait sur le cœur. Il se fit du thé, prit des cookies, retroussa les manches de son pull et s'installa à son bureau.
Son cœur se mit à battre très fort lorsqu'il posa devant lui une feuille de papier à lettres de la meilleure qualité. Il saisit son stylo plume, sa main tremblait légèrement. Il traça une date maladroite, la plume dérapa, il froissa le papier et recommença. Une sorte d'angoisse l'étreignit comme lorsqu'il était petit garçon et qu'il redoutait la réaction de sa mère devant une rature ou une lettre mal formée. "Zen!" se dit-il en regardant la photo d'Alexandra qui lui souriait, déguisée en Sissi. Il fit comme elle lui avait appris: il inspira profondément et expira à fond trois fois de suite et se sentit mieux. Son esprit était vif, les mots attendaient le bon vouloir de ses doigts crispés sur son stylo pour apparaître sur le papier. Soudain, la plume se mit à courir et des caractères anguleux se dessinèrent sur la feuille à l'encre noire.

Ma chère Maman,

Il y a bien longtemps de cela, je t'ai écrit une lettre du haut de mes huit ans, fier de moi, pensant te faire plaisir. Papa et toi m'aviez envoyé en vacances avec grand-mère. Chaque jour, je demandais au concierge de l'hôtel ou à la femme de chambre s'il y avait une lettre pour moi et chaque jour, je rejoignais grand-mère, déçu, la larme à l'œil. Elle me disait alors qu'un homme n'avait pas le droit de pleurer, encore moins un Leland. J'attends toujours la réponse à cette missive qui m'avait demandé beaucoup d'attention et d'application. C'est pourquoi je ne t'en ai jamais écrit d'autres.
Aujourd'hui, à quarante ans passés, je suis devenu un homme responsable, un père fier de son fils et un mari comblé. Trop de choses nous séparent, toit et moi dans ces trois domaines. La carrière que j'ai embrassée, tu ne l'as jamais admise et cependant, j'appartiens à une élite. Les valeurs que je défends activement sont pourtant les mêmes que les tiennes, mais je le fais dans l'ombre et pas dans les galas de charité.
Parlons-en de la charité! Ne dit-on pas que charité bien ordonnée commence par soi-même? Il t'était facile de t'occuper à récolter des fonds pour les orphelins, les petits malades et autres enfants dans le besoin. Je dois reconnaître que tu faisais merveilles dans tes soirées mondaines où tu embobinais tes riches relations. Mais ce que tu ne savais pas et que tu n'as jamais su, c'est que ces soirs-là, un petit garçon se cachait en haut de l'escalier et voyait partir une belle dame vêtue des plus belles robes, portant des bijoux somptueux. Il aurait aimé pleurer et se jeter dans ses bras, lui dire qu'il aurait aimé qu'elle lui raconte une histoire avant de partir, qu'elle le borde et qu'elle l'embrasse. Mais chez les Leland, on ne montre pas ses sentiments.
Je me suis bien vite rendu compte que je n'étais élevé comme les autres enfants. Jamais tu n'as pris le petit déjeuner avec moi, j'allais toujours seul à l'arrêt de bus. Pour toi, il était encore trop tôt et Papa était déjà parti. Te rends-tu compte que le premier petit déjeuner que nous avons pris ensemble a été celui qui a suivi le jour de mon mariage ? Je me suis toujours senti orphelin. Je me souviens de nuits où j'étais fiévreux et où ta présence m'aurait rassuré, mais non, tu étais à Aspen ou à Lake Louise ou au lac Tahoe, en hiver et en été tu m'envoyais chez grand-mère. J'ai toujours eu l'impression d'avoir été un fardeau pour toi.
Après, il a été facile pour moi de me réfugier dans les études, parce qu'il fallait concurrencer Anne pour avoir un semblant de considération. Je ne sais pas si j'y ai réussi, mais je suis heureux d'avoir pu mener à bien mes objectifs et de servir le pays, à ma façon, certes, mais je le sers du mieux que je peux.
Une chose est certaine, c'est que je ne reproduirai pas ce schéma avec mon fils. Il est mon bien le plus précieux et je veux lui donner tout ce dont il a besoin et surtout de l'amour. Sa maman est merveilleuse avec lui et moi, j'essaie d'être à la hauteur. Je veux faire avec lui tout ce que je n'ai jamais pu faire avec Papa et toi. Peu importe les lointains voyages, les leçons de musique, d'équitation, de tennis ou de golf. Ce que je veux, c'est faire des choses avec lui, pour qu'il comprenne combien il a d'importance pour moi et combien je l'aime. Je veux être disponible pour lui et pour le futur bébé.
Pas plus que je n'imiterai Papa qui partait très tôt et rentrait très tard, tant et si bien que je ne le voyais que le week-end et encore, quand il n'était pas invité par un riche client. Alors toi, tu rejoignais tes amis. Ce n'est pas ainsi que je conçois la vie de couple. Le vôtre a résisté à tout cela, du moins je le crois, car vous avez toujours su sauver les apparences. Moi, je veux vivre chaque instant de ma vie avec celle qui a fait de moi ce que je suis. Alexandra m'a ouvert les yeux, m' a fait sortir de ce monde où je m'étais enfermé, m'a rendu plus sociable et m'a fait comprendre qu'au fond de moi, il y avait un homme capable d'être heureux. Et je le suis maintenant, grâce à elle, à tout l'amour qu'elle me donne chaque instant de chaque jour.
Eh oui, chère Maman, ton argent m'a permis de fréquenter les meilleures écoles, de me donner la meilleure éducation qui soit et je t'en remercie. Mais c'était facile pour toi de signer des chèques. Quant à donner de l'amour! Je ne dis pas que tu ne m'aimes pas, mais tu ne m'as jamais dit que tu m'aimais. Comme je le regrette! Il faut que j'arrive ce stade de ma vie pour avoir le courage de t'écrire tout cela, si courage il y a à exprimer ses pensées profondes dans une lettre. Mais quoiqu'il en soit, tu es ma mère et moi, je t'aime.

Ton fils affectionné,

Myles.