Chapitre I
Myles était rentré de sa mission sur la côte ouest la veille. Il en avait fait la surprise à Alexandra et ce fut un intense moment de bonheur pour tous les trois. Sandy jacassait dans son parc sur la terrasse et tentait de se mettre debout. Comme il était aussi têtu que son père, il n'avait de cesse de recommencer pour y parvenir. Ses parents, près de lui, achevaient de prendre leur petit déjeuner. Les retrouvailles avaient été torrides et Alexandra, encore plus obstinée que père et fils réunis, n'eut de répit que lorsqu'elle eut la certitude que son mari lui était revenu sain et sauf. Ces longues semaines de séparation n'avaient fait que renforcer leurs sentiments et, Dieu merci, Tony Capono avait compris la dernière leçon que lui avait donnée Jack et Sue et les autres: il n'avait pas mis en danger la vie de ses équipiers.
Myles se leva, embrassa sa femme pour la énième fois depuis son retour et prit son fils dans les bras. Le bébé, de huit mois maintenant, jubilait et il éclata de rire quand son père le plaça à califourchon sur ses épaules. Il plongea ses petites mains dans sa tignasse et s'y accrocha si fort que papa Myles dut appeler maman Alexandra à l'aide pour se dégager.
- Doucement, Sandy, tu ne voudrais tout de même pas que papa devienne chauve avant l'heure! fit-elle en desserrant ses petits doigts fins.
- Papapapa, répondit l'enfant tandis que son père le prenait sur les genoux.
- De toute façon, si je deviens chauve, tu le seras aussi, ajouta Myles en riant à l'adresse de son espiègle petit garçon. Alors, dis-moi, tu as bien avancé dans la recherche des Myles?
- En effet, affirma Alexandra, évasive.
- Et alors? insista-t-il.
- Alors? répéta-t-elle.
- Oui, je veux savoir. Je veux tout connaître de mon ancêtre.
Alexandra se leva sans rien dire et se rendit dans son bureau. Elle revint peu après avec plusieurs feuillets imprimés.
- Tout ça? s'étonna-t-il.
- Eh oui, Myles Leland I° du nom nous a donné du fil à retordre mais avec l'aide de ta mère et de ta sœur, j'ai réussi à recoller les morceaux et voici ce à quoi j'ai abouti.
Elle posa le fruit de son travail sur la table et remit Sandy dans son parc. Il faisait la grimace car il venait de plonger sa main dans la tasse de café froid de son père et n'en aimait pas le goût. Myles ouvrit le dossier qui se présentait comme un livre. Sur la première page, il lut le titre:
Myles Leland I°
(1838-1865)
Il se demandait bien quelle surprise la suite allait lui réserver.
Chapitre II
Myles Leyland I° du nom est né le 24 juillet 1838 de John Augustus Leyland et Flavinia Farnworth, sur le bateau qui amenait sa famille aux Etats-Unis. En effet, monsieur et madame Leyland, ça s'écrivait ainsi à l'époque, avaient décidé de quitter l'Angleterre et de rejoindre une vieille tante qui vivait déjà à Boston et qui s'était proposée de les accueillir. Ils avaient réalisé leurs biens du Lancastershire et embarqué sur une goélette qui devait les conduire à bon port. C'est bien ce qui arriva mais au lieu de deux, ils accostèrent à trois.
Tante Drucilla les accueillit avec joie dans sa grande maison et engagea sur le champ une armée de nurses pour s'occuper du bébé afin qu'il soit éduqué selon les règles en vigueur dans la bonne société bostonienne. Peu après son arrivée en pays d'Eldorado, Flavinia contracta une maladie pulmonaire qui l'emporta rapidement, laissant le petit Myles sous la coupe de cette tante autoritaire. Son père, qui dirigeait l'établissement bancaire de la famille, ne le voyait que très peu et il décida, un beau jour, de se remarier avec une très jeune femme qui eut bientôt raison de sa santé.
L'enfant grandit donc sous la coupe de sa vieille tante qui semblait résister à l'emprise du temps. Il reçut des leçons de la part de précepteurs chevronnés et se montrait brillant en mathématiques. A dix-huit, tante Drucilla décida d'inscrire son neveu à la prestigieuse académie militaire de West Point dont il sortit bien placé quatre ans plus tard. Il demanda alors à être affecté en Arizona, qui n'était pas encore un état. Là, il combattit les Apaches et se distingua à maintes reprises. Jusque là, rien de bien extraordinaire dans la vie d'un jeune lieutenant de cavalerie.
Tout commença moins d'un an près sa sortie de la prestigieuse école, lorsque le pays se retrouva divisé en deux camp: les abolitionnistes du Nord et les esclavagistes du Sud. Le jeune Myles, qui allait sur ses vingt trois ans, rejoignit les troupes du Nord. Tante Drucilla mourut après la bataille de fort Sumter, en bénissant le seigneur de ne pas lui permettre de vivre le conflit qui s'annonçait. Ses dernières paroles furent pour son neveu qui était en route pour Washington et à qui elle léguait toute sa fortune.
Les hostilités étaient déclanchées. Le jeune lieutenant Leyland fut affecté à l'état- major, à Washington.
Par cette pluvieuse journée de mai 1861, il arpentait les couloirs de la Maison-Blanche à la recherche de son chef d'état-major, le général Ashbrook. Il se heurta presque à lui au détour d'une colonne et se figea en saluant.
- Repos, ordonna Lucius Ashbrook, vous tombez bien, lieutenant Leland. Je vous présente ma nièce, Constance Ashbrook et je vous serai reconnaissant de bien vouloir la reconduire à mon domicile.
En bon soldat bien éduqué, Myles se figea au garde à vous en bafouillant un "à vos ordres" à peine compréhensible qui fit sourire sous cape la jeune femme qui accompagnait le général.
- Ma chère, je te présente le lieutenant Leyland, dit celui-ci amusé en voyant le visage rouge du jeune homme.
Constance dévisagea son escorte d'un air malicieux et le précéda en direction de la porte. Dans le fiacre qui les amenait à la résidence du général, ce fut le silence total. Les deux jeunes gens se dévisageaient à tour de rôle, chaque fois que l'autre regardait par la fenêtre.
" Une poupée de porcelaine", songea le jeune officier en lui jetant un regard en biais. Elle avait un teint très clair, illuminé par d'immenses yeux bleus, pétillants de malice, frangés de longs cils noirs recourbés. Ses cheveux blonds, attachés par un ruban bleu, retombaient souplement sur ses frêles épaules. Quel âge pouvait-elle bien avoir? Dix-huit ans? A peine! Avait-elle déjà fait son entrée dans le monde, seulement? Il la trouvait minuscule, fragile; il était certain qu'il pouvait refermer ses deux mains sur sa taille et les faire se toucher sans la serrer tant elle était menue. Elle tourna soudain la tête vers lui. Perdu dans sa contemplation, il ne s'attendait pas à sa réaction et son coeur fit un bond dans sa poitrine: il était amoureux! Il détourna aussitôt son regard.
Constance, à son tour, profita de cet instant pour examiner de plus près son chaperon. Assis à côté d'elle, il la dominait de plus d'une tête. Il avait ce teint basané des soldats qui ont vécu sous le soleil brûlant des régions arides et désertiques du pays et qui contrastait avec la blondeur de ses cheveux raides. Ces yeux marron ressemblaient à deux châtaignes lisses et brillantes. Et bien sûr, l'uniforme rehaussait encore sa prestance. Alors la jeune fille se surprit à avoir une pensée inconvenante pour une personne ayant reçu une éducation stricte et puritaine: "Et sans uniforme, comment serait-il? "Elle en rougit et se cala dans son coin. Aucune parole n'avait encore été échangée entre les deux jeunes gens, mais leurs esprits étaient déjà en ébullition.
Chapitre III
La liste des états choisissant la sécession s'allongeait et notre jeune lieutenant suivi son général. La bataille fit rage et la belle assurance des Nordistes s'envola dans un repli mémorable à la bataille de Bull Run. Quelque part, dans une belle demeure de Washington, une jeune fille attendait inquiète des nouvelles d'un jeune soldat qu'elle n'avait vu qu'une seule fois et qui l'avait marquée à jamais. Elle le savait au côté de son oncle mais n'osait pas faire la démarche d'écrire. Un jour, le majordome arriva au salon en annonçant d'une vox aussi neutre qu'il le pouvait:
- Le général est de retour, mademoiselle.
Constance se rendit dans le hall et la porte d'entrée s'ouvrit sur le général Ashbrook. Elle l'accueillit avec effusion et … se précipita dans les bras du jeune Leyland qui laissa tomber les bagages qu'il portait pour la serrer sur son coeur. Le personnel qui s'était regroupé autour du général fit mine d'être scandalisé par son comportement, mais le général éclata d'un bon gros rire qui désamorça aussitôt le conflit naissant.
- Ma chère, dit-il à sa nièce, j'autorise ce blanc bec à te faire la cour, tout le temps que nous resterons ici, c'est-à-dire très peu de temps. Il faudra donc qu'il se décide rapidement sur ses intentions à ton égard. Avez-vous entendu, lieutenant?
- Oui, mon général. Merci, mon général, bafouilla Myles en rougissant.
- Heureusement qu'il est plus efficace sur le terrain, plaisanta Ashbrook.
Les deux amoureux passèrent peu de temps ensemble. Cependant, un beau soir, au cours d'une réception organisée pour les officiers de l'état-major, Myles Leyland demanda officiellement sa main à la jolie Constance qui accepta avec joie. Le mariage eut lieu au début du printemps suivant, par une belle journée froide mais ensoleillée. Et pendant la nuit qui suivit, la Jeune madame Leyland eut tout le loisir de répondre çà la question qu'elle s'était posée un jour, dans un fiacre.
Le nouveau marié dut hélas bientôt repartir au front. Il participa à la bataille de Shiloh et lorsqu'il revint, une fois de plus sain et sauf, il apprit que son nom allait se perpétuer et q'un héritier s'annonçait pour la fin de l'année. Il repartit presque aussitôt au combat, désolé de devoir laisser sa délicieuse poupée de porcelaine affronter la maternité sans lui. Il échappa au désastre de la bataille de Fredericksburg en décembre et obtint une permission exceptionnelle qui récompensait son tout nouveau grade de capitaine pour faire la connaissance de son fils, Lucius, né le jour de Noël 1862.
La guerre faisait rage, l'enfant grandissait loin de son père et un jour de février 1865, Constance reçut une lettre de son oncle Lucius lui annonçant que son mari, le colonel Myles Leyland était mort en héros. A la fin de la guerre, la jeune femme décida d'aller vivre à Boston dans la maison familiale des Leyland où elle éleva le jeune Lucius avec beaucoup de sois et d'attention. Jamais elle ne se remaria.
Myles referma le dossier et se rejeta en arrière. Il était rêveur:
- Mais où es-tu aller chercher tout ça? demanda-t-il à Alexandra faisait manger une banane à Sandy.
Elle le regarda, inquiète. Elle eut peur qu'il n'accepte pas sa façon de présenter son ancêtre.
- Je ne savais pas que mon ancêtre avait participé à toutes ses batailles, tu as fait des recherches considérables. Merci, mon cœur. Toujours est-il que je suis soulagé.
- Soulagé de quoi?
- De ne pas m'appeler Lucius! Mon Dieu, quelle horreur! Je l'ai échappé belle!
Il serra sa femme dans ses bras tandis que Sandy écrasait avec application un petit morceau de son fruit préféré sur le dossier de l'ancêtre Myles Leyland.
FIN.