Chapitre 1
- Venez voir, s’écria Tara à l’attention des ses amis en leur désignant son écran.
- Regardez comme ils sont mignons tous les deux déguisés en Franz et Sissi, s’exclama Lucy. Ils ont écrit un mot ?
- Ils nous souhaitent à tous une bonne et heureuse année et précisent que la photo a été prise au bal costumé organisé par notre ambassadeur en Autriche.
- Myles n’a pas vraiment le physique de l’empereur, mais Alexandra a beaucoup de Sissi, remarqua Jack. Les cheveux, la taille, la silhouette…
- Tiens donc, coupa Lucy étonnée, ne me dis pas que tu as vu tous les films de Marischka ! Quelle fleur bleue tu fais !
Jack rougit légèrement en regardant Sue et se tut.
- Eh bien, ils ne s’ennuient pas au moins ! constata Bobby. Mais pourquoi sont ils allés en voyage de noces à Vienne et pas dans les Caraïbes, par exemple ?
- D’abord parce qu’ils ne s’appellent pas Bobby Manning, ensuite parce que Myles fait un blocage sur les pays chauds depuis son séjour malheureux en Irak et enfin, parce que Alexandra voulait faire connaître cette ville à son mari, expliqua Tara. C’est tout simple ! C’est une ville tellement romantique !
- Pas autant que Venise, la reprit Sue, je rêve d’y aller.
- Et Paris ! poursuivit Lucy rêveuse, la ville lumière…
- Andrew t’y emmènera un jour, affirma Dem, tu peux en être sure.
Cette remarque rendit Lucy confuse et elle ne dit plus rien. De toute façon, tout le monde savait que depuis le mariage de Myles et Alexandra, elle sortait avec Andrew Leland qui avait renoncé à son séjour annuel à la neige pour passer plus de temps avec elle à Washington.
- Si je me souviens bien, ils doivent reprendre le travail lundi, poursuivit Dem. Myles ne sera pas de trop pour nous aider à rattraper la paperasserie en retard …
- A condition qu’on ne se retrouve pas avec une nouvelle affaire sur les bras, ajouta Jack. Toujours est-il que lundi, l’équipe sera enfin au complet… Tiens, Randy, que faites-vous ici ?
- Si c’est Myles que vous cherchez, il n’est pas encore rentré, précisa Bobby.
- Je le sais, mais c’est à tout le monde que je veux parler, annonça Randy, Nous sommes au début d’une nouvelle année civile et le budget est très serré. J’ai constaté que ce bureau consommait beaucoup trop d’encre dans les imprimantes et les photocopi ….
Il ne put en dire plus, Bobby et Jack l’avaient déjà poussé dehors sous les aboiements discrets mais efficaces de Lévi.
- Quelle plaie, ce type ! s’exclama Lucy. La prochaine fois, c’est moi qui m’en occupe !
- Non, Lucy, intervint Dem, la prochaine fois et toutes les autres, tu ne feras rien, on va s’en charger ! Maintenant au travail, on a du retard.
- C’est là qu’on s’aperçoit qu’il faut que l’équipe soit au grand complet pour être efficace, ajouta Lucy. Il y a un an …
Mais elle se tut en constatant que chacun s’était replongé dans son dossier. Il y avait un an…. Bien des choses avaient changé en ce laps de temps ! Myles, leur collègue et ami avait rencontré la femme de sa vie, avait rompu, avait recollé les morceaux, s’était fiancé, avait été fait prisonnier en Irak et avait fini par se marier. Au passage, il était devenu beaucoup plus humain et s’était rapproché de ses collègues. Et pour couronner le tout, Lucy, son ex, était tombée amoureuse de son frère Andrew qui était en adoration devant elle. Les couples se formaient, Jack et Sue, Bobby et Tara, seuls Myles et Alexandra avait pu consacré leur union car ils ne travaillaient pas ensemble. Les autres ne perdaient cependant pas espoir.
Dans l’avion qui les ramenait à Washington, Myles s’était endormi, serrant dans sa main celle d’Alexandra, la tête sur son épaule. A peine une demi-heure de vol et déjà, il avait sombré dans les bras de Morphée ; c’était tout lui, au lieu de profiter de la vue magnifique qu’offrait le survol des Alpes bavaroises enneigées, il dormait ! Elle le regarda, attendrie. Elle non plus n’avait pas envie de regarder par le hublot et de regretter encore plus de quitter ce pays qu’elle avait aimé mais qu’elle aimait encore davantage maintenant qu’elle y avait séjourné avec son mari. Et lui aussi avait appris à l’apprécier, malgré ses réticences. Il avait succombé à son charme.
Elle rejeta la tête en arrière, releva le marchepied de son fauteuil et ferma les yeux. La machine à remonter le temps qu’elle avait dans son cerveau se mit en route et s’arrêta sur cette fameuse journée où Jack lui avait présenté son collègue, Myles Leland III° du nom, sur le soir même qui avait suivi cette rencontre désastreuse.
Flash back
Elle était allée à sa séance de rééducation, comme chaque soir et comme chaque soir, elle regagnait son appartement en s’appuyant sur cette canne qu’elle maudissait plus que tout. Félicia avait préparé le dîner et était rentrée chez elle, elle se retrouvait seule. Elle consulta son répondeur : un message de sa mère, des amies qui voulaient courir les boutiques avec elle et… non, elle ne rêvait pas : « Bonsoir, mademoiselle Warren, je suis Myles Leland. Jack nous a présenté cet après-midi … Je suppose qu’il est inutile que je me rappelle à votre souvenir car la grossièreté dont j’ai fait preuve est impardonnable. C’est pourquoi je me permets de vous appeler pour vous dire combien je regrette mon attitude et que j’aimerais que vous me pardonniez, … si vous le pouvez … bien sûr. (Raclement de gorge). Peut-être pourrions-nous prendre un café, … demain, … au bureau … pour commencer ? (Nouveau raclement de gorge). » Un homme qui reconnaît ses erreurs, c’est rare ! Elle tenta de se le remémorer et le revit debout près de la machine à café, vêtu très élégamment d’un costume sombre taillé pour lui qu’éclairait une chemise bleue comme ses yeux et une magnifique cravate en soie assortie. Elle avait tout de suite aimé ses cheveux blonds, raides, à l’aspect soyeux. Ca, c’était avant qu’il parle.
En regagnant son bureau, elle le maudissait à voix haute. Elle venait de reprendre le travail et avait besoin de soutien et voilà qu’elle s’était fait descendre en flèche ! Sa secrétaire, Betty, lui demanda comment s’était passée la rencontre et en entendant le récit, elle ne put s’empêcher de dire :
- Ce Leland est un prétentieux, il est si arrogant, si ….
Elle avait l’air furieux en disant ces mots. Quelle réputation il s’était faite ! Alexandra décida donc de passer outre et de répondre à son offre. Elle était vraiment intriguée. C’était décidé, elle accepterait son invitation, à condition qu’il la réitère, et c’est elle qui mènerait le jeu, dorénavant.
Le lendemain, en fin de matinée, Betty lui annonça que monsieur Leland souhaitait lui parler et qu’il attendait devant la porte.
- Faites-le entrer, s’il vous plaît, dit-elle en se calant dans son fauteuil dont elle n’avait pas l’intention de se lever pour le saluer.
La porte s’ouvrit quelques secondes plus tard et la haute silhouette de l’agent spécial Myles Leland III° du nom apparut dans l’encadrement. Elle lui fit signe d’entrer et lui désigna un siège.
- Bonjour, monsieur Leland, qu’est-ce qui vous amène au septième étage à cette heure de la journée ? demanda-t-elle en feignant la curiosité.
- Bonjour, mademoiselle Warren, répondit-il un peu gêné. Appelez-moi Myles, s’il vous plaît. Je venais vous présenter mes excuses … pour mon attitude stupide d’hier et je veux que vous sachiez que je suis prêt à travailler avec vous … sans problème. Je vous ai téléphoné hier pour vous inviter à prendre un café… mais c’est peut-être … trop vous demander.
Alexandra était amusée de la tournure que prenaient les événements et se laissa prendre au jeu.
- Sachez, monsieur Leland, dit-elle sèchement en insistant bien sur le « monsieur Leland », que je ne bois jamais de café dans la journée.
Devant cette froideur, son interlocuteur ressentit soudain comme un malaise, ce qu’elle remarqua. Elle le vit rougir.
- Mais je prendrais volontiers une tasse de thé au jasmin en votre compagnie, ajouta-t-elle avec son plus charmant sourire.
Myles poussa un soupir de soulagement.
- Dites-moi à quel moment et je me libérerai, fit-il d’une voix douce.
- Dès que vous aurez un moment, après le travail. Appelez-moi et je verrai si je peux répondre à votre invitation. A propos, on vient de me transmettre un dossier sur lequel vous avez beaucoup travaillé et je dois le donner à Marty Pavone assez rapidement. Réservez-moi un peu de temps demain après-midi.
- Ce sera fait. Au revoir, mademoiselle Warren, dit-il en se levant.
Il lui tourna le dos et se dirigea vers la porte. Elle pencha la tête, le regarda marcher et trouva qu’il n’était pas mal du tout. Voilà bien longtemps qu’elle n’avait observé un homme avec autant d’attention.
- Je m’appelle Alexandra, lui dit-elle en élevant légèrement la voix.
Il se retourna en esquissant un timide sourire. Où était l’homme arrogant et prétentieux tel que tout le monde le décrivait ? Mais elle n’aimait pas non plus cette attitude soumise qui ne lui ressemblait pas et elle s’attendait à un retour de bâton. « Chassez le naturel, il revient au galop ! » dit le proverbe. Toujours est-il qu’elle était bien décidée à dompter ce fauve qui lui plaisait beaucoup, de plus en plus, même.
Le lendemain fut le premier jour d’une fructueuse collaboration professionnelle. Marty Pavone ne rejeta aucun des dossiers soumis par la nouvelle équipe tant ils étaient bien ficelés.
Chapitre II
L’hôtesse apporta des boissons et réveilla Myles involontairement. Il déclina l’offre et se rendormit. Alexandra accepta une coupe de champagne, se rafraîchit au breuvage pétillant et remonta une nouvelle fois dans le temps, environ sept mois après leur première rencontre.
Flash back
En sortant de l’ascenseur au rez-de-chaussée, elle rencontra Myles et ses collègues qui rentraient.
- On se voit toujours demain pour le dossier des contrefacteurs ? demanda Myles en retenant la porte de l’ascenseur.
- Non, j’allais oublier, dit Alexandra en se frappant le front.
Myles laissa monter ses amis et rejoignit la jeune femme près de la porte.
- Je suis désolée, j’aurais dû te prévenir, s’excusa-t-elle. Je pars pour New York, j’y serai jusqu’à jeudi. Conférence au sommet au siège local.
- Ca ne fait rien, répondit-il l’air réellement désolé, Pavone attendra.
- Il est bien obligé, il part avec moi, avoua-t-elle.
Myles tiqua :
- Lui … toi… ?
- Purement professionnel.
Il hocha la tête :
- Alors amuse-toi bien !
Elle partit en le gratifiant d’un de ses regards assassins. Le surlendemain, elle reçut un coup de fil du directeur Crawford lui apprenant que Myles avait été blessé au cours d’un raid. Elle avait tremblé pour lui de nombreuses fois sans le montrer et était toujours soulagée de le voir entrer dans son bureau sain et sauf. Mais cette fois …. Elle tenta de lui téléphoner, on lui dit qu’il subissait des examens. Ce n’est qu’au bout de plusieurs heures qui lui semblèrent des siècles qu’elle put enfin entendre le son de sa voix.
- C’est très aimable de ta part de m’appeler. Tout va bien, la rassura-t-il, je n’ai rien, sauf un énorme hématome au point d’impact. Et toi, comment ça se passe à New York ?
Ils bavardèrent un bon moment et elle raccrocha, rassurée. Elle ne put cependant pas dormir. Elle revoyait son visage, ses yeux d’un bleu délavé. Elle avait envie de ses lèvres, de se blottir contre lui, de sentir son odeur de lavande anglaise, elle avait envie … Les deux jours suivants lui semblèrent démesurément interminables et quand elle arriva enfin au FBI, toute l’équipe était partie en intervention. Elle resta donc à son bureau, inquiète. Elle ne se reconnaissait pas: elle était bel et bien amoureuse. C’est là que, plus tard dans la soirée, elle reçut ce coup de fil de Myles qui souhaitait la voir. Quand il entra dans la pièce, hirsute, débraillé, en sueur, elle se retint de se jeter dans ses bras malgré l’envie qu’elle éprouvait et écouta ce qu’il avait à lui dire. Alors, elle comprit qu’elle avait gagné et leur premier baiser fut le couronnement de cette longue et patiente attente.
Alexandra tourna la tête vers Myles. Elle aurait aimé l’embrasser à cet instant précis, en souvenir de ce moment qui restera gravé dans sa mémoire à tout jamais. Elle se contenta de prendre sa main et de jouer avec son alliance. Elle essaya de se souvenir à quel moment ils avaient décidé de se tutoyer. Cela lui semblait si lointain.
Flash back.
Un beau matin, il la vit arriver, son sac dans une main, son téléphone portable collé à l’oreille et … pas de canne. Elle se sentait presque normale et marchait sans trop claudiquer, elle était heureuse. Au détour d’un couloir, elle croisa Myles qui se disputait avec Randy. Quoi de plus normal ! Il coupa court à leur conversation animée pour la rattraper.
- Quelle surprise ! s’exclama-t-il. C’est fantastique, vous y êtes arrivée, plus de canne !Il faut fêter cet événement, je vous invite à dîner. Dites-moi où et quand. Je suis à vos ordres.
Elle le regarda étonnée et éclata de rire.
- Quel empressement tout à coup ! Me voilà donc à nouveau dans la norme ? … Je plaisante, le rassura-t-elle. Ce soir, six heures, au Kyoto, c’est mon bar à sushis favori.
- On se retrouve au parking.
La soirée fut charmante. Myles était un délicieux compagnon, plein de verve et d’humour. Elle ne quittait pas ses yeux et buvait littéralement ses paroles ; elle se sentait comme une collégienne amoureuse. Ils se découvrirent une foule de points communs et décidèrent que le tutoiement serait plus approprié. Elle le quitta, ce soir-là, avec le sentiment qu’un grand pas venait d’être franchi dans leur relation mais elle était frustrée car elle aurait aimée qu’il l’embrasse. C’était le moment idéal pour elle, pour lui prouver qu’elle avait retrouvé toute sa féminité.
Le commandant de bord annonça la vitesse de croisière et la distance qu’il restait à parcourir. La météo à Washington était bien mauvaise : tempête de neige, les aéroports risquaient d’être interdits pour quelques temps. L’avion pouvait être détourné sur Charlotte. Cette annonce réveilla Myles qui étouffa un bâillement.
- Un problème ? demanda-t-il en se frottant les yeux.
- Tempête de neige chez nous, précisa-t-elle. Le pilote ne sait pas si les pistes seront dégagées. Bien dormi ?
Il se tourna vers elle et lui donna un petit baiser sur le coin des lèvres :
- Pas vraiment. Tu n’es pas assez près de moi.
- Myles ! s’indigna-t-elle en souriant.
- Hypocrite ! Tu penses la même chose.
Presque deux ans s’étaient écoulés depuis leur première rencontre et leur complicité n’avait fait que grandir et se renforcer. Maintenant, ils étaient mariés et seraient bientôt parents. Myles posa sa main sur le ventre de sa femme :
- Tu crois qu’il aime l’avion ?
- Tant qu’il n’y a pas trop de turbulences, sinon, j’ai des nausées et ça, il n’aime pas. Tu veux bien me prêter un peu de ton épaule pour dormir ?
Il la laissa s’installer confortablement et embrassa ses cheveux. Elle s’endormit très vite. Il ne la réveilla même pas quand on servit le déjeuner. Elle ouvrit les yeux un plus tard, reposée, et alla se dégourdir les jambes dans l’allée.
Le pilote annonça que les pistes étaient dégagées et qu’il allait poser l’appareil à Dulles à l’heure prévue. Le soleil rayonnait au-dessus de l’épaisse couche de nuages. La température au sol était négative et on annonçait de la neige pour la nuit.
- Nous serons bien au chaud sous la couette à ce moment-là, fit Myles.
L’atterrissage se fit en douceur et après avoir récupéré les bagages, ils retrouvèrent avec joie Félicia qui les attendaient dans la voiture d’Alexandra.
- Laissez-moi vous regarder, tous les deux, fit-elle. Vous êtes superbes ! Même si le voyage vous a un peu chiffonné, Myles !
- Moi, chiffonné ? s’étonna-t-il en riant.
Il s’installa au volant et ils se rendirent à la maison de banlieue en bavardant joyeusement. Félicia reprit sa voiture et repartit en faisant un signe de la main. Myles attrapa les valises et ouvrit la porte.
- Attends, dit-il en la retenant ; si on respecte la tradition, je dois te porter pour franchir le seuil de la maison …
- … et te démonter le dos, coupa Alexandra. N’oublie pas que nous sommes deux maintenant !
- Certes, mais numéro deux est encore minuscule ! Viens, fais-moi plaisir !
Alors elle lui sauta dans les bras et il lui fit franchir la porte en riant. Il la déposa dans un fauteuil près de la cheminée que Félicia avait allumée et rentra les bagages. Il se laissa tomber à ses pieds après s’être débarrassé de son manteau et posa la tête sur ses genoux :
- Nous voilà enfin chez nous ! soupira –t-il tandis qu’elle lui caressait les cheveux. Pas trop fatiguée ?
- Pas pour l’instant. Une bonne douche, en revanche, sera la bienvenue.
- Je pense aussi. Je m’occupe des valises, nous les déferons plus tard. Je vais appeler mes parents pour leur dire que nous sommes rentrés. Je leur parle du bébé ?
Elle passa ses bras autour de son cou et l’embrassa :
- Je sens que tu en meures d’envie mais dis-leur bien de ne pas contacter mes parents avant une bonne heure parce que je ne les ai pas encore avertis. Embrasse-les pour moi.
- Promis, répondit-il en l’embrassant à son tour. Après, j’appellerai toute l’équipe.
- Le contraire m’aurait étonné, fit-elle en levant les yeux au ciel.
Elle gravit les marches d’un bon pas et quelques instants plus tard la douche coulait à flots. Ensuite, elle s’enveloppa dans un épais peignoir en éponge moelleuse et se sécha les cheveux. Quand elle eut fini, Myles venait juste de raccrocher.
- Mes parents sont fous de joie et t’embrassent, dit-il. Comment te sens-tu ?
- Propre, enfin ! répondit-elle. Je vais appeler les miens.
- J’ai eu Dem, Bobby, Jack et Andrew qui était chez Lucy et je leur ai annoncé la nouvelle.
Un petit baiser rapide et il disparut dans la salle de bains. Alexandra eut son père au bout du fil et lui annonça l’arrivée d’un héritier. Les Warren étaient aux anges ; enfin, ils seraient grands-parents, ils n’y croyaient plus depuis l’accident de leur fille. La jeune femme alla s’allonger sur le canapé devant la cheminée qui rougeoyait et attendit que son mari descende. Elle était sur le point de s’endormir quand il arriva frais et dispos, en tenue décontractée mais élégante.
- Je sens que tu ne vas pas résister au décalage horaire, constata-t-il en s’asseyant près d’elle. Alors voilà ce que je propose : je m’occupe du dîner et des valises et toi, tu essaies de ne pas t’endormir avant au moins trois heures, d’accord ?
Elle se blottit contre lui et caressa sa joue ; il était rasé de près et sentait la lavande.
- Je vais faire un effort et m’habiller, décida-t-elle. Puis je rangerai les vêtements si tu t’occupes du dîner.
Quand le repas fut prêt, il l’appela et elle apparut dans son vieux jean troué et son pull trop grand.
- Ca sent bon, remarqua-t-elle. Tu t’es dépassé, mon cœur.
- Félicia a rempli le réfrigérateur et j’ai préparé une salade composée et des pâtes à la carbonara.
- Tu es un vrai cordon bleu, je suis fière de toi, lui dit-elle.
Ils dînèrent en bavardant joyeusement et Myles envoya Alexandra se coucher quand il vit que ses yeux commençaient à papilloter. Il rangea la cuisine en deux temps trois mouvements et se glissa près d’elle sous la couette. Elle dormait déjà à poings fermés. Il posa sa main sur son ventre. Il avait hâte de sentir bouger le bébé. Il ferma les yeux, heureux comme il ne l’avait jamais été. Une nouvelle vie commençait pour lui, à quarante ans passés et il en savourait tout le plaisir. Cette femme, qu’il aimait plus que tout au monde, allait lui donner le plus beau cadeau qui soit : un enfant !
Autour de la maison, le vent rugissait et la neige s’amoncelait. Demain, la circulation serait sans doute paralysée ; il songea alors, qu’ils réintégreraient l’appartement en ville, plus tard. Il faudrait déjà pouvoir se rendre au bureau lundi. Imperceptiblement, le sommeil le gagna à son tour, un sommeil peuplé de babillements et de rires d’enfants et illuminé par le regard d’Alexandra.
Chapitre III
Un avril pluvieux et maussade avait cédé la place à un mois de mai radieux, la température devenait clémente et les jours rallongeaient. Ce matin-là, une note de service annonçait la visite du chef de la police de Tokyo qui venait s’informer sur les méthodes anti-terroristes utilisées par le FBI.
- Je connais une jeune femme qui va être contente de bavarder avec ce … Seiji Yamatachi, dit Bobby en jetant un coup d’œil à Myles.
- Tu ne crois pas si bien dire, répondit celui-ci, c’est elle qui est chargée de le piloter dans les locaux. Le directeur Crawford le lui a demandé.
- Je croyais qu’elle n’acceptait plus de mission, ajouta Lucy.
- Tu sais bien qu’elle n’a jamais su résister aux « japonaiseries », remarqua Jack.
- En tout cas, j’espère qu’elle n’ira pas plus loin que Washington, car je la trouve fatiguée, en ce moment, fit Myles. Elle sent le bébé bouger et elle dort très mal.
- Ca se comprend avec toi à côté, ne put s’empêcher de dire Lucy.
Myles fit mine de n’avoir rien entendu mais ce fut Tara qui intervint en lui lançant un regard qui signifiait : « Arrête tes remarques, ce n’est plus drôle. » Alexandra pénétra dans le bureau à cet instant précis :
- Bonjour à tous, je vois que vous avez pris connaissance de la note de service.
Myles se leva et lui proposa son fauteuil qu’elle refusa. Elle s’appuya sur le bord de son bureau et poursuivit :
- Seiji Yamatachi arrive mercredi matin. Sa première visite sera pour nous. En fin de journée, le directeur Crawford le conduira à Quantico où il passera quelques jours pour observer l’entraînement des futurs agents.
- Tu ne vas pas à Quantico ? demanda Sue.
- Non, un interprète officiel les attendra là-bas ; moi, je n’interviens que brièvement ici. J’ai beaucoup trop de travail au bureau. Bien, je vous laisse, je dois voir avec le directeur comment organiser la visite sans trop vous déranger.
Myles la raccompagna à l’ascenseur :
- Tu es sure que cela ne va pas trop te fatiguer ? s’inquiéta-t-il.
- Je vais bien, mon cœur, un peu de marche n’a jamais fait de mal à une femme enceinte.
- Soit, reprit-il, mais je trouve que tu tires trop sur la corde ces temps-ci.
- Je te promets de m’arrêter de travailler si je sens que je ne tiens pas le coup, ça te va ? assura-t-elle.
- Tu vas voir le médecin bientôt, si je me souviens bien, alors parle-lui.
Elle lui lança un sourire désarmant et s’engouffra dans l’ascenseur. Il lui fit un clin d’œil et les portes se refermèrent. Il aurait voulu qu’elle prenne du repos mais elle était incapable de rester inactive, son cerveau était constamment en ébullition et quand elle rentrait le soir, elle s’endormait sur les dossiers qu’elle rapportait. Myles avait dû se fâcher et lui interdire, pour la bonne cause, de ramener du travail à la maison. Il la protégeait du mieux qu’il pouvait, faisait en sorte de lui éviter des tracas inutiles et veillait à son bien-être. Elle avait cessé la danse mais fréquentait assidûment la piscine et prenait des cours de relaxation. Il l’accompagnait dès qu’il le pouvait. Il tenait à partager avec elle ce moment privilégié dans la vie d’une femme qu’était la grossesse.
La mise en place du planning du passage de Yamatachi dans les bureaux occupa le reste de la journée. Myles attendait sa femme dans son bureau en étudiant un dossier. Il se leva quand elle entra et la prit dans ses bras.
- Enfin seuls ! soupira-t-il. Prête pour rentrer dans notre petit nid d’amour ?
- Plutôt deux fois qu’une et ce soir, je n’emporte rien, précisa-t-elle, ce soir, c’est toi et moi, à moins que …
Elle désigna la pochette qu’il venait de ranger dans sa serviette.
- J’ai eu le temps de le relire en t’attendant ? C’est pour mon témoignage, demain au tribunal.
- Ah oui, c’est vrai, j’avais oublié. On y va ? demanda-t-elle en attrapant son imperméable.
Ils croisèrent Lucy toute excitée qui leur annonça que Andrew venait passer le week-end avec elle à Washington.
- Venez dîner à la maison samedi soir, j’appellerai aussi Ann, ce sera sympa, proposa Alexandra.
- Je le lui dirai, à demain.
A la maison, Myles mit de la musique douce en sourdine et ils partagèrent une pizza en regardant le film de leur voyage de noces à Vienne.
- Tu sais que je mangerais volontiers des « Knödel », dit-elle soudain.
Myles sursauta et la regarda, étonné :
- C’est une envie de femme enceinte ?
- Non, fit-elle en riant, ce n’est qu’une idée pour une prochaine fois.
Il secoua la tête et l’embrassa, puis ils continuèrent à visionner les images du Prater et de sa grande roue où ils n’avaient pas pu monter à cause de la neige. Il posa la main sur son ventre et sentit le bébé donner de petits coups.
- J’espère que tu seras sage cette nuit, lui dit-il en se penchant sur Alexandra.
- Quelle autorité ! s’exclama-t-elle en plaisantant. Tu vas l’effrayer.
Sa tête reposait sur les genoux de Myles, ses jambes étaient surélevées ; ils passaient une soirée toute simple comme ils n’en avaient pas passée depuis longtemps.
- Et alors, cette visite des bureaux ? demanda–t-il, curieux.
- C’est réglé, répondit-elle, évasive.
Il la connaissait trop bien pour ne pas remarquer qu’elle cachait quelque chose :
- Mais ? poursuivit-il.
Elle hésita un instant.
- Je vais devoir me rendre à Quantico, avoua-t-elle.
- Et pourquoi ? fit-il en haussant la voix, tu m’avais assurée que tu ne te chargeais que de la visite des bureaux avec ce Yamachinchose !
Elle s’assit à côté de lui et ramena ses genoux contre elle :
- Je fais l’aller et retour, je serai là pour dîner, c’est promis.
Il se leva et se mit à marcher de long en large dans la pièce :
- Tu sais très bien que ce n’est pas le genre de promesse qu’on peut tenir quand on travaille pour le FBI !
- Sam a besoin de moi, insista-t-elle.
- Tu ne vas pas me faire croire qu’on ne peut pas trouver un interprète japonais à Washington ! C’est insensé ! Je vais aller parler au directeur Crawford et lui dire ce que je pense de son attitude !
Elle le regardait s’énerver et s’agiter en tous sens. Ses yeux avaient viré à la tempête. Elle se leva et se dirigea vers la terrasse. Il continuait à gesticuler tout seul. Elle s’accouda au garde-fou et admira les lumières de la ville encore très animée.
- Tu n’es pas obligée d’accepter ! cria-t-il à son intention du salon.
- Et si ça me plaît, à moi, de le faire ! s’écria-t-elle, lassée de ces vaines palabres.
Elle l’avait dit si fort qu’il se tut de surprise. Il la regarda, stupéfait qu’elle puisse se manifester ainsi, puis ses yeux se radoucirent :
- Quel crétin je fais, je viens de déclancher notre première dispute !
Il s’avança, confus, hésitant, les mains tendues vers elle, ne sachant pas comment elle allait réagir. Elle lui tournait toujours le dos ; il se demandait ce qu’il devait faire pour qu’elle se retourne. Elle semblait perdue dans le lointain. Il l’enlaça, elle se laissa aller contre lui et il comprit qu’elle ne lui en voulait pas.
- Je suis désolé, mon cœur, murmura-t-il, je n’aurais pas dû élever la voix. Après tout, si tu te sens capable de faire ce travail, pourquoi pas.
- Ce n’est pas un travail pour moi, c’est un plaisir. Tu sais combien je suis attachée à tout ce qui touche le Japon.
Il joua avec une boucle que le vent léger promenait sur son visage et l’embrassa doucement. Elle frissonna et plaqua ses lèvres contre les siennes pour apprécier encore plus leur goût sucré. Il la souleva pour la porter jusqu’au futon où il la déposa avec précaution.
- Dans peu de temps, tu ne pourras plus me porter, dit-elle tandis qu’il posait la tête sur son ventre qui s’arrondissait de jour en jour. Je vais bientôt ressembler à une grosse baleine échouée.
- Mais tu seras ma baleine à moi, répondit-il en riant. Hé ! Doucement là dedans.
- Bébé ne veut pas que tu insultes sa maman, conclut Alexandra. Il a vraiment donné un bon coup de pied, je l’ai senti. Je crois bien que tu dois lui demander pardon et lui prouver que tu ne me veux pas de mal.
Il souleva le pull géant blanc et déposa un baiser sur le ventre tendu de sa femme, puis remonta jusqu’à son visage et ils s’embrassèrent tendrement.
- Tu crois que ça lui suffit ? demanda-t-il.
- A lui peut-être, il ne bouge plus mais … pas à moi.
Chapitre IV
Seiji Yamatachi arriva le mercredi matin, comme prévu, pour effectuer sa visite des bureaux du FBI. Le directeur Crawford, accompagné d’Alexandra, le reçut dans le hall et la tournée des locaux commença. Pour les agents, c’était un jour comme les autres et chacun se livrait à ses occupations habituelles. Les couloirs fourmillaient de personnes qui s’interpellaient, couraient pour rattraper au vol un ascenseur, entraient et sortaient des différents bureaux. Les téléphones sonnaient à tout va, les imprimantes crachaient leurs documents, bref, c’était une journée habituelle.
Au troisième étage, Jack, Sue, Lucy et Lévi virent entrer le groupe de visiteurs et Crawford les présenta à son homologue japonais qui fut très intéressé par les capacités de Sue. Alexandra traduisait :
- Monsieur Yamatachi veut savoir si tu peux lire sur ses lèvres quand il parle sa langue.
- Désolée mais je ne le peux pas, répondit Sue.
Ce que son amie répercuta aussitôt et à la surprise générale, on entendit :
- Je suis très impressionné par vos capacités, mademoiselle. C’est un honneur pour moi de faire votre connaissance.
- Aligato, bafouilla Sue qui avait lu les paroles du visiteur japonais.
Yamatachi s’inclina devant elle et poursuivit sa visite.
- Tu nous avais caché que tu parlais japonais, dit Jack en se moquant gentiment. En tous cas, je suis sûr qu’ils n’ont pas de Sue Thomas chez eux.
- Et pour cause, reprit Lucy, nous avons la seule !
Tara était en salle d’interrogatoire et Bobby et Myles au tribunal où ils étaient cités comme témoins. Quant à Dem, en tant que superviseur suppléant, il faisait partie du cortège officiel et jetait par moment des regards désespérés à Alexandra, lui faisant comprendre qu’il préfèrerait s’occuper de ses dossiers.
L’après-midi était déjà bien avancé lorsque la secrétaire de Crawford vint à la rencontre de son patron pour lui annoncer que le FBI avait enfin pu trouver un interprète qui les accompagnerait jusqu’à Quantico et qu’il les attendait dans le hall. Sam fit signe à Alexandra et lui demanda d’expliquer à Yamatachi :
- Nous allons partir pour Quantico immédiatement, s’il pense qu’il a vu tout ce qu’il voulait ; dis-lui au revoir car tu restes ici.
Elle eut un mouvement de surprise mais le sourire bienveillant de Sam fut la meilleure explication. Elle prit congé de la délégation japonaise dans la tradition et après de nombreuses courbettes, Yamatachi et son groupe prirent place dans les véhicules de service et traversèrent la ville en cortège. Alexandra regagna son bureau et se prépara un thé au jasmin avant de se remettre au travail. La pile de dossiers s’élevait de jour en jour, elle ne se trouvait plus aussi performante et elle avait demandé qu’on lui adjoigne le « jeunot » qui l’avait déjà remplacée et que Betty n’aimait pas. Elle n’avait pas encore obtenu de réponse. Ah ! Randy et son budget !
Myles et Bobby quittaient la salle d’audience, satisfaits de leur prestation à la barre lorsqu’un téléphone sonna.
- C’est le mien, fit Bobby en décrochant. Manning … quoi ? … On arrive !
- Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Myles inquiet.
- Le convoi des Japonais a été canardé près de Quantico ….
- Alexandra ! murmura Myles, elle est avec eux, bon sang, vite, on file ! …
Il courait comme un fou en direction de la voiture. Bobby le retint et cria :
- Je prends le volant, toi, tu essaies d’appeler ta femme, après seulement tu paniqueras !
Il dut s’y reprendre à trois fois avant de trouver le numéro. Il appela et les quelques secondes d’attente lui semblèrent une éternité. Mais ce fut la voix de Betty qui se manifesta :
- Bonjour monsieur, ne quittez pas, je vais prévenir madame Leland…
Il l’entendit s’éloigner et peu après la voix tant attendue se fit enfin entendre :
- Myles ? Quelle surprise ! Tu as fini ta journée ? … Tu as une voix bizarre, tu es malade ?
- Je te croyais partie pour Quantico ?
- Comme tu le vois, je suis au calme dans mon bureau, mais qu’y a–t-il ?
- Les Japonais se sont fait tirer dessus, je n’en sais pas plus. Bobby et moi rejoignons nos équipes sur place.
- Mon Dieu, … Sam ! A quel endroit ?
Myles lança un regard interrogateur en direction de son ami :
- A la sortie de la bretelle de l’autoroute 619 sur Joplin road, cria Bobby pour qu’elle entende.
- Tiens-moi au courant, s’il te plaît, demanda-t-elle.
- Je t’appelle dès que j’ai du nouveau. Je t’aime.
Bobby fit mine de lever les yeux au ciel mais il comprenait fort bien la réaction de son ami qui, bien qu’excessive, se justifiait.
- Ca va ? Tu te sens mieux ?
Myles avait rejeté la tête en arrière et fermé les yeux ; il prit trois profondes inspirations et se détendit ;
- C’est bon, dit-il, je suis opérationnel.
A cette heure de la journée la circulation était dense, mais bientôt ils durent montrer leurs badges car la police avait établi des barrages et délimité le traditionnel périmètre de sécurité. Les gyrophares des pompiers et des ambulances balayaient le ciel qui commençait à s’assombrir. Le spectacle était apocalyptique : sur les trois véhicules qui formaient le convoi, seul celui de queue semblait intact, le second avait l’avant pulvérisé par un choc frontal contre la voiture précédente et celui de tête n’était plus qu’un amas de tôle informe qui était encastré dans une pile de l’échangeur et que les secours étaient en train de découper au chalumeau.
Dem alla à la rencontre de ses collègues en toussant : la fumée se dissipait peu à peu mais elle gênait encore ceux qui évoluaient à proximité.
- Alors, quelles sont les premières conclusions ? demanda Bobby.
- Il reste quatre personnes incarcérées dans la première voiture, répondit Demetrius. On pense qu’il s’agit du directeur Crawford et de Yamatachi, à l’arrière et l’interprète et le chauffeur à l’avant. On dirait qu’Alexandra a eu une sacrée chance !
Myles frissonna rétrospectivement. C’est vrai qu’elle aurait dû être là ! Il secoua la tête pour chasser cette pensée funeste.
- Mon Dieu ! Comment vais-je annoncer ça à Alexandra ? Sont-ils toujours en vie ? hasarda-t-il.
- Non, hélas ! fit Jack qui arrivait en courant. On a trouvé un autre corps, plus loin.
- Un de nos agents ? demanda Bobby.
- Apparemment non, précisa Jack. C’est un asiatique, un jeune. Il a été abattu, sans doute par nos hommes et il lui manque la phalange de l’auriculaire gauche.
- Un yakuza ? Non, ce serait trop facile ! s’exclama Myles. Les « familles »n’ont plus fait parlé d’elles depuis des années !
- Tiens, Bobby, tu apportes cette cassette de surveillance à Tara, fit Jack en lui tendant un sachet en plastique. Il faut voir ce qu’on peut en tirer. Ce carrefour est très dangereux, c’est pourquoi il y a des caméras qui nous faciliterons peut-être le travail. Toi, Myles, tu devras te charger de la triste besogne et avertir officiellement les services et …
- Surtout Alexandra, coupa-t-il. Ce sera sans doute le plus difficile pour moi.
Jack lui posa la main sur l’épaule en signe de compréhension et le groupe se sépara. La nuit tombait progressivement sur le site tragique et le vent s’était levé, chassant les nuages noirs qui s’étaient amassés. Bobby s’était installé d’autorité au volant et son compagnon restait silencieux.
- Ne t’en fais pas, elle est solide, finit par dire Bobby, elle encaissera le choc mais elle aura besoin de toi.
- Je sais. Mais comment lui dire sans la brusquer ? Je tourne et je retourne dans ma tête toutes les solutions possibles et je n’en vois pas une qui soit plus douce qu’une autre.
- Te casses pas la tête, de toute façon, tu te dis que tu vas lui annoncer d’une façon et les choses vont se dérouler différemment. Laisse parler ton cœur, c’est tout.
Myles hocha la tête. Bobby avait raison. La pluie s’était mise à tomber sous des bourrasques de vent et ils ne furent pas fâchés d’arriver au bureau tellement la visibilité devenait mauvaise. Une ambulance stationnait devant la porte principale, vide. Bobby se renseigna tandis que Myles filait comme une flèche vers l’ascenseur qui venait d’arriver. Il craignait le pire. Les couloirs du septième étage étaient en effervescence. Betty vint à sa rencontre, le visage soucieux.
- N’entrez pas, monsieur, lui demanda-t-elle suppliante.
- Mais que se passe-t-il ? Où est Alexandra ?cria-t-il.
- Elle s’est évanouie en apprenant la mort de monsieur Crawford et Arlen a préféré appeler les secours car elle n’arrivait pas à la réanimer.
Myles allait parler quand la porte s’ouvrit sur les urgentistes qui emportaient la jeune femme sur une civière.
- Je suis son mari, je viens avec elle, dit-il en attrapant la perfusion qui encombrait un des médecins.
Par chance, l’ascenseur était suffisamment grand pour contenir le brancard et elle fut rapidement dans l’ambulance qui la conduisit, toutes sirènes hurlantes, à l’hôpital. Myles activa son gyrophare et suivit.
Chapitre V
Myles faisait les cent pas dans le couloir des urgences et tournait en rond comme un fauve en cage. Soudain, le docteur Franklin apparut au détour du couloir. Elle avait le sourire aux lèvres, ce qui le rassura un peu.
- Alors, docteur, qu’en pensez-vous ?
- D’abord, je vous rassure, elle et le bébé vont bien. Elle a subi un choc en apprenant cette nouvelle et comme elle est très fatiguée, elle a moins bien encaissé qu’en temps normal. Je vais la garder en observation pour quelques jours et je vous la rends mais elle doit cesser de travailler, c’est impératif. Après, je vous fais confiance pour veiller sur elle. Elle vous attend, c’est juste là, fit-elle en désignant une porte bleue, à droite.
Il poussa la porte et la trouva à demi assise dans son lit, encore pâle mais consciente.
- Je suis désolée de t’avoir fait peur, mon cœur, s’excusa-t-elle.
Il s’assit au bord du lit et la prit dans ses bras. Il couvrit son visage de baisers :
- Comment te sens-tu ? demanda-t-il enfin en la relâchant.
- Je suis anéantie, avoua-t-elle les larmes aux yeux. Sam n’était qu’à quelques mois de la retraite, il avait des projets d’avenir, il …
Elle ne put achever, les mots se bloquèrent dans sa gorge et elle fondit en larmes. Il voulut la serrer contre lui mais elle rejeta gentiment. En revanche, elle accepta le mouchoir qu’il lui tendait et essuya ses yeux qui paraissaient encore plus verts que de coutume.
- Je ne dois pas pleurer, dit-elle en se ressaisissant. Sam détestait les larmes.
- Il t’aurait sans doute demandé aussi de prendre soin de toi, ajouta Myles en lui souriant gentiment. Je sais qu’il t’aimait beaucoup.
- Oui, tu as raison et c’est ce que je vais faire. Je vais scrupuleusement obéir aux ordres du docteur Franklin.
- C’est une bonne résolution, approuva-t-il en lui baisant la main et quand tu seras de retour à la maison, nous nous installerons dans la maison de banlieue où tu seras plus au calme.
- Et toi, tu seras plus loin de ton bureau et devras te lever plus tôt et rentrer plus tard ; non, nous resterons à Washington la semaine, je veux profiter de toi le plus possible.
Elle le prit par le cou et le rapprocha d’elle.
- Aïe ! s’écria-t-elle.
- Que se passe-t-il, je t’ai fait mal ?
- Non, mais je crois que bébé est un peu jaloux. Il pédale.
- Alors c’est qu’il va bien. Dire que dans moins de quatre mois tu seras ici mais avec lui dans les bras.
- Ou elle, ajouta-t-elle.
- Ou elle, fit-il rêveur.
On frappa à la porte et Jack et Dem apparurent dans l’encadrement.
- Ben alors, fit Dem en l’embrassant, à quoi tu joues ? Ca va ?
Elle le rassura et une infirmière entra pour mettre tout le monde dehors. Myles n’eut même pas le droit de lui donner un petit baiser mais lui fit signe qu’il l’appellerait.
- Ben tu vois que tu parles le langage des signes, fit Jack en riant. Alors, comment va-t-elle ?
Il leur parla du diagnostic du médecin et leur demanda les premières conclusions de l’enquête.
- Tara et Sue ont commencé à visionner la cassette mais les images ne sont pas très nettes et on voit un grand nombre de véhicules car c’est une bretelle très fréquentée. Elles ont pu voir notre asiatique quitter un van environ une heure avant l’attentat. Quand nous sommes partis, Tara essayait d’agrandir la plaque d’immatriculation.
- Ce qui signifie qu’il était au courant du trajet et des horaires, conclut Jack.
- Alors, il y a un mouchard quelque part, dit Myles.
Ils se regardèrent tous les trois, stupéfaits. Qui cela pouvait-il bien être ?
- Crawford et Alexandra ont préparé la visite des bureaux ensemble, reprit Dem. Le directeur a ensuite réuni les superviseurs pour leur exposer le plan et après, il a rencontré la délégation japonaise pour lui proposer le fruit de ses cogitations.
- Les Japonais ont approuvé et voilà où nous en sommes, conclut Myles. Alors yakuza ou pas ?
- On verra demain, dit Dem, je dois récupérer les garçons au base-ball. A demain.
Ils saluèrent leur ami et Myles proposa de raccompagner Jack qui se trouvait à pied.
- Viens dîner avec nous, proposa Jack, après la journée que tu as vécue cela te changera les idées. Alexandra est en de bonnes mains et tu peux être sûr qu’elle va se reposer. Qu’en penses-tu ?
- Merci, fit-il sans hésiter, j’accepte avec plaisir.
La soirée fut calme, personne n’avait le cœur à plaisanter. Chacun d’entre eux regrettait la disparition de Sam Crawford et se demandait qui pourrait bien prendre sa suite. Quand Myles rentra chez lui, l’appartement lui parut incroyablement vide ; il y avait bien longtemps qu’Alexandra et lui n’avaient pas passé la nuit séparés. Il prit une douche et se mit au lit avec un bon livre dont il ne lut que quelques lignes sur lesquelles il s’endormit rapidement.
Le lendemain, tout le bureau était en activité, à la recherche du véhicule que Tara avait identifié ; le Japonais retrouvé sur les lieux du crime se nommait Toshiro Sihito, était âgé de vingt deux ans et était fiché comme homme de main de Kenta Kabayashi.
- Ce Kabayashi est un oyabun de l’ikka Inagawa-kaï, précisa Bobby.
Sue le regarda avec de grands yeux étonnés :
- Je crois que je n’ai pas bien lu, dit-elle.
- Excuse-moi, se reprit-il. Quand je suis lancé là-dedans, je ne m’arrête plus. Je voulais dire qu’il était le chef de la famille Inagawa-kaï, ce Kabayashi. Mais il a au moins quatre-vingt quinze ans.
- Les méchants ont la vie dure, fit Tara avec philosophie. En ce qui me concerne, j’ai trouvé pour la voiture. Elle appartient à un certain Maruyuma qui vit ci à Washington D.C. et qui tient un restaurant, devinez ?
- Japonais, dirent-ils tous en chœur.
- Perdu ! Italien !
- Si les Japonais font dans la pizza, où va le monde ! ronchonna Myles.
Jack leva les yeux au ciel :
- Si tu allais le voir, ce Japonais italien, suggéra Dem à Tara, vas-y avec Bobby et ramenez- nous une pizza. Merci. Myles ? Des nouvelles d’Alexandra ?
- Pas encore. Je dois l’appeler vers onze heures.
- Tiens-nous au courant.
Il signa : « Pas de problème ».
- Jack et Sue, poursuivit Dem, vous allez avoir le grand honneur de rencontrer un oyabun. Monsieur Kabayashi habite dans le Maryland, ce sera une agréable promenade par cette belle journée de printemps.
- Et moi ? demanda Myles.
- Toi, tu reprends tous les dossiers que nous avons sur Kabayashi. J’espère que tu n’es pas allergique à la poussière. Lucy te donnera un coup de main, ça ira plus vite à deux.
Et ils partirent ensemble aux archives exhumer quelques vieux dossiers bien lourds et bien poussiéreux où ils se plongèrent à contrecœur. A onze heures, Myles s’accorda une pause pour appeler sa femme qui allait bien et qui lui demanda où en était l’enquête. Quand il lui parla des yakuzas, elle lui recommanda la plus grande prudence car elle lui dit qu’eux aussi avaient des cellules dormantes qu’ils pouvaient réactiver à tous moments.
- Ca y est, j’ai trouvé quelque chose ! s’écria Lucy. Le nom de Seiji Yamatachi apparaît plusieurs fois. Il aurait arrêté à Tokyo une bande de jeunes blousons dorés et aurait été responsable de la mort de Shou Watanabé et de son frère Ren. Et tu sais qui sont ces frères Watanabé ?
- Non, je ne sais pas mais je sens que tu vas me le dire, fit Myles intéressé.
- Je te le donne en mille ; ce sont les arrière-petits-fils de Kabayashi !
- Je crois qu’on tient le mobile, bravo, bien vu ! Mais ça sent très mauvais !
- A qui le dis-tu ? fit Lucy en éternuant. A propos, Andrew et moi passerons voir Alexandra vendredi soir, ça marche ?
Myles acquiesça. Depuis que son frère sortait avec Lucy, il le voyait très souvent et il le soupçonnait de vraiment vouloir épouser son ex. Cette expression amusait beaucoup Alexandra. Il se rendit avec Lucy dans le bureau de Dem qui s’échauffait au téléphone et qui avait des difficultés à se faire entendre.
- J’ai mis meilleurs éléments sur l’affaire mais je ne peux pas aller plus vite. Vous savez très bien que nous sommes touchés de très près et que nous mettrons tout en œuvre pour trouver le ou les coupables. Nous avons déjà plusieurs pistes… je vous tiens au courant… au revoir !
Il raccrocha fou de rage.
- C’était le secrétariat d’état aux affaires étrangères, dit-il en soupirant. Nous frôlons l’incident diplomatique. Alors, du nouveau au milieu de toute cette poussière ?
Ils lui présentèrent le fruit de leurs recherches.
- Rassemblement dans une demi-heure, ordonna leur superviseur. Tara et Bobby viennent d’arriver avec le pizzaïolo japonais et l’interrogent et Jack et Sue ne sont plus très loin.
Chapitre VI
Alexandra se reposait dans sa chambre d’hôpital et attendait avec impatience les coups de fil ou les visites de Myles. Elle le savait très occupé à cause de cette affaire et elle aurait voulu être près de lui pour l’épauler et le soutenir moralement. Elle voyait les choses de cette façon alors que c’était elle qui avait besoin de son soutien. Son mentor et ami venait de disparaître tragiquement et elle ne pourrait pas assister à la cérémonie prévue en son honneur le samedi suivant. Elle se leva et alla à la fenêtre. Dehors, le soleil brillait et les arbres avaient retrouvé toutes leurs feuilles. Les oiseaux voletaient dans les branches et chantaient à tue-tête pur célébrer le beau temps revenu. Elle aurait aimé s’asseoir au soleil et lire un bon livre, tranquillement. La porte de la chambre s’ouvrit sur le docteur Franklin :
- Bonjour, Alexandra, comment vous sentez-vous aujourd’hui ?
- Physiquement, je vais bien, mais le cœur n’y est pas, répondit la jeune femme.
- Je vois. Vous n’avez pas encore vu votre mari aujourd’hui, on dirait. Venez, allongez-vous.
- C’est vrai, Myles n’est pas encore venu, dit-elle en retournant dans son lit mais il m’a appelée ce matin.
- Cette affaire doit lui prendre beaucoup de temps, n’est-ce pas ?
- Oui, et je suis inquiète.
Le médecin l’examina et s’assit à côté d’elle :
- Bien, vous pourrez rentrer chez vous mardi ou mercredi, c’est promis.
- Mais je ne pourrai pas vraiment pas assister aux obsèques de Sam Crawford ?
- Ce ne serait pas raisonnable, vous vous sentez bien parce que vous ne faites rien depuis hier et si vous sortez pour cette occasion vous en subirez le contrecoup. Je ne veux pas prendre de risque…
On frappa à la porte. Jane franklin alla ouvrir et fit entrer Myles :
- Bonjour docteur Franklin, comment va Alexandra ?
- Aussi bien que possible mais je lui demande d’être raisonnable et ça…
- C’est difficile, enchaîna Myles.
Elle quitta la chambre. Il alla embrasser sa femme.
- Pourquoi dit-elle que tu n’es pas raisonnable ?
- Parce que je veux assister aux funérailles de Sam, elle dit que je ne tiendrai pas le choc.
- Si elle le dit, c’est qu’elle a sûrement raison. Tu sais, dit-il en lui prenant la main et la portant à ses lèvres, tu sais, Sam t’aurait dit la même chose et moi, je te le demande aussi.
Elle s’assit au bord du lit, il passa son bras autour de ses épaules ; elle posa la tête sur son épaule. Il la laissa s’épancher, quand il sentit qu’elle se calmait, il lui essuya les yeux et l’embrassa avec une infinie tendresse. Elle se leva et marcha un peu dans la pièce. Sa silhouette s’alourdissait de jour en jour mais il la trouvait encore plus belle. Elle décida de changer de conversation car elle comprit qu’elle ne convaincrait personne du bien fondé de son désir :
- Et l’enquête ?
- Nous avons franchi un grand pas grâce à Lucy.
- Bien et alors ?
Il lui raconta avec force détails les recherches qu’ils avaient effectuées, la visite chez l’oyabun et chez le pizzaïolo japonais. Cela la fit bien rire.
- Mais c’est une vengeance alors ?
- Sans doute, nous sommes en train de creuser cette hypothèse. Quand je suis parti, Tara et Bobby était en train d’interroger le propriétaire du van ; Jack et Sue avaient rendu visite à l’oyabun, mais il est atteint de démence sénile et n’est sans doute pour rien dans cette affaire. Nous essayons de retrouver le reste de la famille biologique, d’une part et criminelle, d’autre part.
- Si je comprends bien, tu vas repartir au bureau.
- Désolé, mon cœur, je préfèrerai rester près de toi, mais je dois sauver le monde, le devoir m’appelle !
- J’ai déjà entendu ça, fit-elle en se serrant contre sa poitrine. Allez, viens je vais marcher un peu avec toi dans le couloir.
Elle l’accompagna jusqu’à l’ascenseur où ils se séparèrent à regret.
Dem avait réuni toute son équipe un peu plus tard que prévu car Jack et Sue avaient rencontré des difficultés sur la route suite à un accident qui avait provoqué un embouteillage monstre.
- Maintenant que tout le monde est là, dit-il en voyant Myles entrer, on peut y aller. Jack et Sue.
- L’oyabun est complètement gâteux, il ne fait pas semblant. Il vit dans une immense maison entouré de ses serviteurs qui veillent sur lui nuit et jour. Il est sous oxygène, il a une sonde urinaire et ne mange que des aliments en bouillie.
- Et il ne faisait pas semblant ou alors, il est très doué, ajouta Sue.
- Donc par lui-même, il ne peut rien, conclut Dem. Bobby, Tara, qu’a donné l’interrogatoire de Maruyuma ?
- Il est mort de peur. Il a prêté son van à un copain, un dénommé Taishou Sato à qui il devait un service et il n’en sait pas plus, expliqua Bobby. Une équipe est allée au domicile de ce Sato, il n’était pas là. L’enquête de voisinage n’a rien donnée. On a diffusé sa photo à tous les services de police, on attend.
- Myles ?
- Après la découverte de Lucy, nous avons fait des recherches sur la famille biologique de Kabayashi. Son fils est décédé de mort naturelle il y a une vingtaine d’année, ici, à Washington, il était le comptable de l’ikka ; son petit-fils est toujours en vie et habite près de Miami. Il avait deux fils qui ont été tués par Yamatachi au cours d’une descente de police dans un labo clandestin. On revient toujours à l’hypothèse de la vengeance.
- Et ça c’est passé récemment ? demanda Jack.
- A l’automne dernier, précisa Myles.
- Bon, je résume, dit Dem. Shou et Ren Watanabé sont descendus au cours d’un raid. Leur père, petit-fils d’un oyabun puissant mijote une vengeance ; comme les Asiatiques sont très patients, il attend que l’occasion se présente. Il la saisit quand il apprend que Yamatachi va venir faire un tour au FBI. Et après ?
- Bonne question, dit Tara. Comment a-t-il fait pour se tenir au courant des faits et gestes de Yamatachi ?
- Un mouchard ? Mais où ? dit Lucy. Pas chez nous puisque nous connaissons particulièrement bien les personnes qui ont participé à l’élaboration du planning des visites dans nos locaux.
- A Quantico ? Sûrement pas, poursuivit Jack. Il nous reste le pseudo interprète qui est mort dans l’attentat. Quel est son nom, déjà ?
- Daiki Nakamura, répondit Tara en lisant le rapport du médecin légiste. On n’a rien sur lui. Il habite à Georgetown, il travaille à l’université dans le département de langues appliquées.
- Demain, à la première heure, nous enverrons une équipe sur place. Lucy, tu contactes l’antenne de Miami et tu leur demandes de nous envoyer tout ce qu’ils ont sur Watanabé. Merci. Je viens d’être avisé officiellement que la cérémonie officielle à la mémoire du directeur Crawford aura lieu lundi à quatorze heures au cimetière d’Arlington. Et dès lundi, nous aurons un successeur, leur fit part Dem.
Un silence lourd de sens envahit la pièce. Une page de leur antenne venait de se tourner.
- Bon, j’appelle tout de suite Miami, annonça Lucy pour rompre la sensation de malaise.
- Nous, nous devons relâcher Maruyuma car nous n’avons rien contre lui, dit Tara.
- Attends encore un peu, l’interrompit Jack. D’ici une heure ou deux, il lâchera le morceau, s’il a quelque chose à dire et nous, nous serons encore dans les limites autorisées par la loi.
Chacun se remit à son travail. Au bout de deux heures Bobby et Tara revinrent triomphant, Maruyama avait vendu la mèche : sa mère était retenue en otage par les hommes de main de Watanabé et ils menaçaient de l’exécuter s’il ne se pliait pas à leurs ordres. La première chose qu’il avait dû faire avait été de prêter son van, ensuite, il avait dû contacter la personne qui servirait d’interprète accompagnateur à Yamatachi et lui soutirer les informations. Les délais étaient très courts, il avait mis de nombreux indics de ses amis sur le coup et il avait fini par rencontrer Nakamura sur le campus en allant y vendre des pizzas ; en une semaine, il avait tout bouclé. Mais sa mère n’était toujours pas libérée et il ne savait pas où elle était.
Lucy revint peu après avec une liasse impressionnante de feuilles qu’elle venait de recevoir de Miami. Watanabé était loin d’être un saint. Il se livrait à de multiples activités illégales : drogue, jeu, prostitution … Dem envoya à son tour ce qu’il savait et pria ses collègues de mener leur enquête, qu’il envoyait deux de ses hommes immédiatement.
- Myles et Bobby, vous prendrez l’avion de six heures trente arrivée à Miami à neuf heures. Myles, si ça te gêne par rapport à Alexandra…
- Non, ça ira, aucun problème, elle comprendra. Je lui expliquerai.
- Bon, alors rentrez chez vous et essayez de dormir un peu, la journée va être longue. Myles ?
Myles enfilait sa veste et se retourna. Dem s’assit sur son bureau :
- Alexandra va bien, tu es sûr ?
- Oui, oui, elle s’ennuie un peu et elle est triste car elle ne pourra pas être avec nous lundi.
- Je comprends, fit Dem, c’était vraiment elle qui était la plus proche de Crawford ! Ca ne t’ennuie pas de la laisser quelques jours ?
- Bien sûr que ça m’ennuie mais elle comprendra, ne t’inquiète pas. Bonne nuit.
Il n’était pas du tout certain de sa réaction mais se voulut rassurant pour Dem. Quand il appela Alexandra pour lui annoncer son départ pour Miami, elle ne dit rien, elle lui recommanda juste d’être prudent. Quand il eut raccroché, elle se retourna dans son lit et pleura.
Chapitre VII
L’avion atterrit à l’heure à Miami et les deux agents de Washington étaient attendus par Brad Finley, une vieille connaissance de Bobby. Il était un peu plus âgé que lui, plus petit et plus enveloppé et semblait souffrir de la chaleur et de la moiteur ambiante. Il les conduisit au siège local où ils se mirent aussitôt au travail avec l’équipe locale.
En fin de journée, une téléconférence réunit les bureaux de Washington et Miami pour faire le point. Ils avaient tous les éléments en mains pour arrêter Watanabé. Ils mirent donc au point un plan d’attaque car la villa de ce dernier était une véritable forteresse. Un indic local avait découvert que ce « parrain » fournissait aussi des armes à des gangs locaux et plus grave encore, à des républiques bananières qui étaient en perpétuelle révolution. L’assaut fut décidé pour la nuit du samedi au dimanche et Myles et Bobby y participeraient.
Quand Myles appela sa femme, ce samedi-là, il se garda bien de lui en parler. Elle allait bien et n’aspirait qu’à une chose : rentrer chez elle et préparer en toute sérénité la venue du bébé. Elle lui avait fait part de ses projets; elle voulait aménager une chambre dans l’appartement et une, dans la maison de banlieue, acheter les vêtements et les accessoires indispensables à un enfant et mille autres choses encore.
- Sois prudent, veille bien sur toi, avait-elle rajouté, je ne voudrais devoir parler de son papa, au petit en lui montrant une photo.
Myles ne répondit pas tout de suite. Elle savait qu’il allait se passer quelque chose, mais comment ?
- Je serai de retour lundi, je te le promets, lui assura-t-il en ajoutant combien il l’aimait.
Il raccrocha en se disant qu’en tant qu’ancien agent, elle connaissait les procédures et les possibilités de chaque mission. Il rejoignit Bobby et le groupe d’intervention qui attendaient Brad Finley pour le briefing. La séance dura un bon moment jusqu’à ce que chacun connaisse sa position et sache parfaitement ce qu’il avait à faire. L’opération était délicate car elle se passait en bord de mer. On avait prévu l’intervention des garde-côtes au cas où Watanabé aurait tenté une fuite par bateau. A une heure du matin, tous les hommes étaient équipés, prêts à passer à l’action.
Une première vague d’agents locaux pénétra dans la propriété, suivie de peu par la seconde vague dont faisaient partie Myles et Bobby. Un groupe avait réussi à localiser la ligne électrique qui alimentait le parc et avait coupé les fils. Ils progressaient dans une quasi obscurité, silencieusement. Ils savaient que le terrain n’était pas miné, par un indic qui travaillait comme jardinier chez Watanabé. Soudain, le premier groupe donna l’assaut. Des coups de feu claquèrent. Le second groupe assura les arrières et fut pris sous un tir croisé qui provenait des étages. Les hommes ripostaient et avançaient en se protégeant derrière les arbres et les buissons. Quand ils pénétrèrent à leur tour dans la maison, Bobby se retourna. Myles n’était plus à ses côtés. Il regarda derrière lui et vit une forme allongée, immobile au pied des marches qu’ils venaient de franchir. Il se précipita.
La pluie redoublait d’intensité. La stèle était ruisselante. On ne pouvait presque plus lire l’inscription, seuls un « l », dans le prénom, un « a » et un « d » dans le nom et le dernier chiffre étaient encore visibles à la faible clarté du jour. Alexandra posa une bougie qu’elle alluma en tremblant et se mit à prier. Les larmes roulaient sur son visage et se mêlaient à la pluie qui trempait ses vêtements, mais elle ne semblait pas s’en soucier. Le vent se leva et fit vaciller la petite flamme. Des paquets d’eau tombaient autour d’elle de plus en plus vite et semblaient vouloir l’entraîner avec eux, là-bas, au loin où chacun retrouve ceux qu’il a aimé et qui l’ont aimé, là où plus personne ne souffre, où tout le monde est heureux… « Pourquoi ? Pourquoi ? » murmura-t-elle. Elle frissonna, l’eau glacée s’insinuait dans son cou et ses cheveux dégoulinaient. S’il avait été là, il l’aurait grondée et lui aurait dit de rentrer au chaud et elle aurait obéi sans rien dire, simplement parce qu’elle le respectait. Des pas crissèrent dans les graviers derrière elle. Un parapluie salvateur se déploya au-dessus de sa tête.
- J’étais sûr de te trouver ici. Viens, il fait presque nuit.
- Pourquoi lui ? Oh ! Myles !
Elle se jeta dans ses bras. Elle se laissa conduire comme dans un rêve. Il l’installa dans la voiture, poussa le chauffage à fond car elle grelottait et elle posa la tête sur son épaule.
- Quand le docteur Franklin m’a dit que tu avais pris un taxi, j’ai tout de suite deviné où tu étais.
Une chaleur moite envahissait peu à peu l’habitacle de la voiture, ce qui mettait Myles mal à l’aise. Il démarra et ramena Alexandra à l’appartement sous des trombes d’eau de plus en plus violentes. Décidément, cette fin de printemps ne lui plaisait pas.
Il éprouvait quelques difficultés à tenir le volant mais le trajet n’était pas très long jusqu’à la maison. Il ne voulait pas lui imposer un retour en ville et pensait qu’elle devait se sécher au plus vite sous peine de prendre froid. Peu à peu, la pluie devenait moins violente et elle avait tout à fait cessé quand ils arrivèrent chez eux.
Myles l’installa devant la cheminée où il fit un bon feu. Il l’aida à se débarrasser de ses vêtements trempés, l’enveloppa dans un plaid et lui prépara une tasse de son thé favori. Elle ne disait rien, elle le laissait faire. Lui aussi restait silencieux, attentif à ses moindres réactions. Il s’assit à côté d’elle :
- Tu te réchauffes un peu ?
Le thé brûlant lui avait fait du bien ; elle se sentait mieux. Elle posa sa tasse et lui prit la main. Elle caressa ses longs doigts déliés.
- Pardonne-moi, dit-elle, je me conduis en égoïste. C’est moi qui devrais t’aider.
Elle désigna son poignet gauche immobilisé dans une résine. Elle secoua la tête comme si elle s’ébrouait et se leva aussi vite que sa corpulence le lui permettait.
- Laisse-moi le temps de prendre un bain, demanda-t-elle.
Elle se plongea avec délice dans une eau parfumée au jasmin et ferma les yeux pour faire un retour sur elle-même comme elle disait. Quand Myles l’avait appelée le samedi précédent, elle avait bien senti que quelque chose se préparait. Elle fut cependant soulagée de le voir réapparaître le dimanche soir, accompagné de Bobby qui lui raconta ce qui était arrivé. En voulant éviter les balles, il s’était une fois de plus « emmêlé les pinceaux » et s’était blessé en tombant sur les marches. Oh ! Ce n’était pas glorieux ! Elle se mit à rire toute seule. Son héros était très maladroit !
On frappa à la porte :
- Ca va, mon cœur ? demanda-t-il inquiet de l’entendre rire toute seule.
- Tout va bien, répondit-elle, tu peux entrer.
Elle avait de la mousse jusqu'au cou. Il l'aida à sortir de l'eau, il trouva que sa poitrine avait encore pris du volume. Il l'enveloppa dans un peignoir épais et la serra contre lui:
- Tu es magnifique, lui murmura-t-il en l'embrassant.
Elle répondit à son baiser avec délicatesse. Il la laissa se sécher les cheveux. Elle enfila son éternel pull blanc qui n'était plus aussi géant et emprunta un pantalon de jogging à Myles car elle ne pouvait plus fermer son jean favori. Elle songea alors qu'elle devrait perdre très vite les kilos qu'elle était en train d'accumuler. Elle regarda son reflet dans un miroir. Elle était présentable, elle se sentait mieux. Elle avait accepté la disparition de Sam Crawford après être allée se recueillir sur sa tombe. Elle avait eu l'impression qu'il lui parlait, qu'il lui disait d'aller de l'avant, qu'il serait toujours près d'elle et que maintenant, c'était Myles qui prendrait la relève et qui la protègerait. Bébé la ramena à la réalité et elle alla rejoindre son mari. Il attisait le feu. Elle se blottit contre lui.
- Le docteur Franklin m'a demandé de veiller sur toi et je vais le faire avec grand plaisir, dit-il. Dès demain, nous retournons à l'appartement et tu t'y reposeras. Nous irons aussi faire les achats que tu voulais et nous redécorerons une chambre pour le bébé. Ca te convient?
- Tout à fait, fit-elle en frissonnant car la pluie venait de recommencer ponctuée de coups de tonnerre et d'éclairs.
Chapitre VIII
- Tout va bien, vous pouvez vous rhabiller, dit le docteur Franklin en ôtant ses gants. Vous êtes en pleine forme et le bébé est loin de la imite de poids autorisée, donc vous devriez aller jusqu'au bout. Vous ne voulez toujours pas savoir ce que c'est?
- Non, moi je ne veux pas et toi, Myles?
- Je saurai attendre, répondit-il en aidant sa femme à descendre de la table d'examen.
- Si tout le monde est d'accord! s'exclama Jane Franklin. Voilà, je pense vous revoir dans environ trois semaines au minimum. C'est la dernière ligne droite!
Le soleil d'août était brûlant. Ils montèrent vite dans la voiture climatisée et se rendirent au bar à sushis favori d'Alexandra. Après, ils avaient décidé de faire les derniers achats. Il avait pris son après-midi pour l'accompagner et posé ses vacances à la fin du mois.
Myles tenait dans ses bras ce petit être fragile qui était né quelques heures plus tôt et le regardait, incrédule. Alexandra souriait, heureuse de voir enfin ce bébé qui avait grandi en elle. Il tenait son fils contre lui comme s’il avait déjà une grande habitude des enfants. Le bébé donnait de la voix, il était en pleine forme, il était magnifique. Il lui donna un baiser sur le front et le tendit à la nurse qui venait le chercher.
- Tu m’as donné un merveilleux petit garçon, dit-il à sa femme en se penchant pour l’embrasser. J’espère qu’il aura tes yeux.
- Peu importe ce qu’il aura, mais je peux te dire, mon cœur, qu’il a déjà ta voix et qu’il a sans doute beaucoup de ton caractère.
- Ce qui signifie ? dit Myles, piqué au vif, en se redressant brusquement.
Alexandra s’amusa de le voir ainsi et releva le dosseret de son lit, elle arrangea sa couverture et prit son temps, pour le laisser mijoter un peu :
- Cela signifie que je vais l’adorer car j’aime son papa, dit-elle en serrant la main de son mari.
La porte de la chambre s’ouvrit en grand et toute l’équipe entra, les bras chargés de fleurs, de peluches, de ballons. Les nouveaux parents riaient de tant de démonstration.
- Alors où est-il, ce trésor ? demanda Lucy impatiente. J’ai hâte de savoir à qui il ressemble.
Elle embrassa Alexandra et Myles, suivie de tous les autres. La nurse arriva avec le bébé. Cela provoqua un moment de silence.
- Je ne me souvenais pas que c’était aussi petit, dit Dem.
- Vous êtes sûrs que c’est le vôtre, plaisanta Bobby, vous si grands, vous avez fait une puce !
Myles lui lança un gobelet en plastique :
- Notre fils est de taille normale, affirma-t-il.
- Voyons cette petite frimousse, commenta Lucy, on dirait qu’il sera blond comme son papa, j’espère qu’il aura les yeux de sa maman pour faire chavirer tous les cœurs !
- Je peux le prendre ? demanda Sue.
Elle sortit délicatement l’enfant du berceau et le berça doucement sous l’œil attendri de Jack. Il la trouvait radieuse.
- Et toi, comment vas-tu ? s’enquit Tara.
- Comme tu peux le voir, je suis en pleine forme et pleine de formes. Merci à tous d’être venus.
- Et le père, on ne lui demande jamais comment il va, grogna Myles.
- Ca, c’est bien vrai, renchérit Dem, alors comment vas-tu ?
Myles avait un air de chien battu qui ne trompait personne. Un éclat de rire général provoqua les pleurs du bébé que Sue tendit à sa maman. Il se calma aussitôt à son contact.
- A propos, comment s’appelle-t-il ? demanda Jack. Myles Leland IV° du nom ?
Myles regarda Alexandra et dit :
- Après avoir longuement réfléchi, discuté et débattu du sujet en tenant compte des multiples facteurs qui intervenaient dans ce cas précis….
- Abrège ! s’exclamèrent-ils tous en chœur.
- … nous avons décidé de l’appeler Alexander Myles Leland et nous le surnommerons Sandy
- Enchanté de faire ta connaissance, Sandy, dit Bobby en serrant sa petite main.
L’enfant s’était endormi dans les bras de sa mère qui avait elle aussi des difficultés à rester éveillée. Myles s’en aperçut, coucha Sandy dans son berceau et dit à Alexandra :
- Je vais te laisser te reposer, la nuit a été longue. Pourquoi faut-il aussi que les bébés naissent la nuit ?
- Les miens sont nés dans la journée, remarqua Dem, un coup de chance !
- J’espère que mes enfants, si j’en ai un jour, auront la délicatesse de venir au monde le jour ! poursuivit Jack en faisant un clin d’œil à Sue.
Les filles levèrent les yeux au ciel.
- A bientôt, repose-toi bien, dit Lucy, maintenant tu as deux enfants à la maison, Sandy et lui.
Et elle désigna Myles qui bâillait. Après un dernier signe de la main, ils quittèrent la chambre. Myles s’assit au bord du lit :
- Attendez-moi, je vous rejoins !
Il se pencha sur le visage de sa femme et lui donna un long baiser.
- Wahoo ! murmura-t-elle, recommence !
- Ce ne serait pas raisonnable, assura-t-il en lui baisant le bout des doigts, dors bien, je reviendrai demain à la première heure.
Il embrassa son fils et rejoignit ses collègues qui l’attendaient dans le hall.
- J’ai passé de drôles de nuits mais comme celle-là, jamais ! dit-il en étouffant un bâillement. Elle m’a réveillé vers une heure en me disant que c’était le moment, le temps que je réagisse, elle était déjà dans la voiture. Je croyais qu’elle me faisait une blague car elle n’avait pas l’air de souffrir, elle était calme et détendue.
- N’oublie pas qu’elle est un ancien agent et qu’elle sait faire face aux situations difficiles, remarqua Bobby.
- Elle peut-être mais pas moi ; je m’attendais à la voir se tordre de douleur, à respirer en haletant et tout et tout, mais rien de tout cela. Quand on est arrivés à l’hôpital, elle a été prise en charge tout de suite et deux heures après, Sandy était là. Sans problème, tout rose et tout chiffonné…
- Je suis contente que tout ce soit bien passé, dit Sue.
- J’ai eu très peur jusqu’au moment où j’ai entendu Sandy crier, avoua Myles. On nous avait brossé un tableau tellement noir des conséquences de son accident que j’en étais à souhaiter que cet enfant n’arrive jamais.
- Alors, qu’est-ce que cela t’a fait de le voir naître ? demanda Jack.
Les yeux de Myles se voilèrent à ce souvenir. Jack n’insista pas, il comprit que ce moment était unique et intime et qu’il ne pouvait se partager avec personne.
- Tu viens manger quelque chose avec nous ? proposa Dem.
- Merci, Dem, je suis vraiment trop crevé, je vais rentrer et essayer de dormir, mais comme je suis aussi excité, je ne sais pas ce que cela va faire. A demain et merci encore !
Chacun partit de son côté. Myles monta dans sa voiture et s’apprêtait à démarrer quand son portable sonna ; c’était sa mère :
- Bonjour Myles, on vient juste de me transmettre ton message. Je suis heureuse pour vous deux, comment vont la mère et l’enfant, et toi ?......
- Nous allons tous bien, maman; Alexandra se repose et Sandy est superbe. Nous espérons vous voir bientôt, papa et toi, afin que vous fassiez la connaissance de votre petit-fils. Les Warren viennent demain. …. Je leur transmettrai, …. A Alexandra aussi….. Je t’embrasse maman ainsi que papa….
Il raccrocha et se dit qu’il faudrait supporter les visites des uns et des autres alors qu’il n’avait qu’une envie, c’était rester seul avec sa femme et son enfant. Une nouvelle vie commençait.
L’ incontro
While like a giant- proud and happy
I take my baby in my arms
Fragile, innocent and alive
And like a little bird he’s
Pushing against my chest
Abandoned quite and safe
For an instant: almost sweetly
My destiny appears to me like a dream
(Andrea Bocelli)
FIN