Chapitre I
Myles entra dans la pièce en secouant son imperméable trempé et ses divagations météorologiques sur ce mois de novembre pourri furent stoppées net quand il vit Alexandra en grande conversation avec Dem et un homme qu’il ne connaissait pas. Il s’approcha, curieux.
- Tu tombes bien, lui dit son collègue, je te présente Sven Christensen. Monsieur Christensen dirige une grande chaîne d’hôtels à travers le continent et celui de Washington lui pose des problèmes.
- Je ne vois pas en quoi le F.B.I. peut intervenir dans la gestion défectueuse d’un hôtel, répliqua Myles agacé …
- Il ne s’agit pas de gestion, Myles, l’interrompit Alexandra. Monsieur Christensen a découvert quelque chose qui va vous intéresser.
Christensen, un géant blond aux yeux bleus perçants, prit la parole. Il parlait avec un léger accent étranger mais semblait maîtriser parfaitement la syntaxe et la grammaire.
- Si je suis venu vous trouver, c’est sur les conseils de mademoiselle Warren qui suit le même cours de danse que ma femme. Voilà ce qui se passe. Je suis à Washington depuis quatre mois pour essayer de redresser la barre. L’hôtel West Imperial présente des problèmes au niveau du personnel. Beaucoup d’embauches et autant de départs au bout cinq à six mois et parfois moins. J’ai voulu savoir le pourquoi de ce mouvement inhabituel de personnel et j’ai constaté que c’étaient uniquement de très jeunes femmes qu’on faisait travailler dans des secteurs qui ne sont pas en liaison directe avec le public, c’est-à-dire les cuisines, la buanderie, la lingerie et l’entretien en général mais dans les sous-sols. J’ai essayé de reprendre contact avec ces personnes mais en vain, on ne sait pas ce qu’elles sont devenues. Jusqu’à hier.
Il se tut visiblement ému.
- Voici un rapport que la police portuaire vient de nous faire parvenir, continua Dem en distribuant des dossiers à son équipe. On a retrouvé le corps d’une des jeunes femmes employées à l’hôtel sur les berges du Potomac, l’autopsie est en cours mais tout laisse à supposer qu’elle a été assassinée. La police est bien contente de se débarrasser de ce cas et nous le confie avec plaisir. Donc …
- Dem, l’interrompit Lucy, le coroner sur la deux.
Il prit la communication et son visage pâlit au fur et à mesure de la conversation. Il finit par s’asseoir.
- Elle est morte en se vidant de son sang ; elle venait d’accoucher. On lui a porté un violent coup à la tête et on l’a balancée dans le fleuve. Le bébé a disparu.
Christensen regarda les agents, incrédule. Il ne savait plus quoi dire. Ce qui lui semblait un simple cas de travail clandestin devenait un acte criminel.
- Les choses sont claires maintenant, reprit Myles, on va avoir du boulot. Il va falloir retrouver toutes ces filles qui sont parties sans laisser d’adresse. En avez-vous la liste, monsieur Christensen ?
Il sortit de sa poche une feuille qui comptait neuf noms et la lui tendit.
- On peut déjà en barrer un, dit Myles en consultant le document. Comment s’appelait-elle ?
- Anita Juarez, dit Tara. Je vais voir ce que je peux faire avec les autres noms.
- Quelque soient les résultats de votre enquête, je vous remercie de m’aider, dit Christensen. Je vais faire en sorte que vous ayez accès aux dossiers de ces jeunes femmes.
- Je vous raccompagne, lui proposa Lucy.
L’homme salua ses interlocuteurs et suivit la jeune femme.
- Quelle histoire ! s’exclama Myles. C’est impensable, une telle cruauté !
- Qu’est devenu ce bébé ? s’inquiéta Sue.
- Je pense qu’il doit être en de bonnes mains, répondit Jack en se voulant rassurant. Je suis persuadé qu’il s’agit d’une filière d’adoption illégale et la vie de l’enfant est plus importante que celle de la mère.
Myles regarda Alexandra ; elle était livide, il la sentait prête à défaillir.
- Eh ! Ca va ? demanda-t-il en lui tendant un siège.
Elle fit un signe affirmatif de la tête et il lui tendit un verre d’eau.
- Ca va aller, merci, je dois retourner à mon bureau, fit-elle en levant.
- Pas toute seule, rétorqua Myles en le prenant par le bras, je t’accompagne ; je ne voudrais que tu t’évanouisses dans les couloirs.
- C’est vrai qu’on pourrait jaser, affirma Lucy.
Sa remarque tomba à plat et ils sortirent. Alexandra reprenait doucement des couleurs, ils traversèrent les couloirs du septième étage presque déserts et le bureau vide de Betty. Dès que Myles eut refermé la porte sur eux, elle se jeta dans ses bras et s’accrocha à lui comme un naufragé à une planche de salut.
- Jure-moi, sanglota-t-elle, jure-moi de tout faire pour que les salauds qui ont fait ça soient punis comme ils le méritent. Jure-le moi, je t’en prie !
Il la serra un peu plus fort contre lui et lui dit en prenant son visage dans ses mains :
- Je te le jure ! Tu peux me faire confiance, je les trouverai et ils paieront.
De grosses larmes roulaient sur ses joues. Il sortit son mouchoir et avec beaucoup de délicatesse, il essuya son maquillage qui avait coulé. Elle se calma peu à peu.
- Comment te sens-tu ? s’enquit-il.
- Ne t’inquiète pas, ça ira, assura-t-elle en se blottissant dans ses bras. Tant que tu es à mes côtés … Myles ?
- Oui ?
- Le bébé.
- Le bébé ? Oui, comme l’a dit Jack…
- Je ne te parle pas de ce bébé, je te parle … du nôtre.
- Du nôtre ?
- Oui, du nôtre, ce … ce ne sera pas pour cette fois.
- Je suis désolé, mon cœur, dit-il en lui caressant les cheveux.
Il comprenait maintenant pourquoi elle avait réagi aussi vivement à l’annonce de ce crime. Elle se libéra de son étreinte, remit de l’ordre dans sa tenue et lui dit en regardant sa montre :
- Betty ne va plus tarder maintenant, est-ce que je suis présentable ?
- Tu as les yeux rouges mais tu pourras toujours lui dire que tu fais une allergie à un produit cosmétique, répondit-il.
Elle lui sourit tristement et dit :
- Merci.
- De quoi ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.
- D’être toujours là quand il le faut. Allez file, tes collègues vont encore se poser des questions.
- On déjeune ensemble ?
- Avec plaisir, appelle-moi quand ce sera le moment, je ne quitte pas mon bureau de la matinée.
Il porta sa main à ses lèvres ses yeux dans ses yeux. Il sortit et croisa la secrétaire qui venait prendre son travail juste à l’heure et qui pestait contre la pluie incessante de ces derniers jours. Il repensa à ce que lui avait dit Alexandra : pas de bébé dans l’immédiat. Depuis qu’ils avaient décidé de se marier, elle essayait d’être enceinte, en vain. Cette maternité lui tenait à cœur. Lui supportait de plus en plus mal cette contrainte : depuis quelques temps, chaque fois qu’ils faisaient l’amour, c’était dans le but de procréer et il lui semblait que cela devenait un acte plus mécanique que spontané. De plus, cette année écoulée avait été riche en événements de toutes sortes, pas forcément propices à l’arrivée d’un petit Myles Leland IV° du nom. Il rejoignit ses équipiers et ne trouva que Bobby et Tara.
- Te voilà enfin ! s’exclama Bobby. Elle va bien ? Pas de problème ?
Myles éluda la question.
- Quoi de neuf ? demanda-t-il.
- Jack et Sue sont au West Imperial et interrogent le chef du personnel et les personnes ayant travaillé avec la victime, expliqua Bobby. Tara a retrouvé la trace de Casey Simpson ; elle travaille dans un club à Alexandria. On y va tout de suite, tu m’accompagnes. Toi, Tara, tu continues tes recherches.
- Pas de problème, chef ! plaisanta-t-elle.
- J’aime quand tu me parles comme ça ! fit Bobby en lui caressant affectueusement la joue.
La pluie redoublait de violence, la visibilité était de plus en plus difficile sur Jefferson Davis highway. Myles conduisait en silence.
- Tu es sûr que ça va ? demanda Bobby. Tu veux en parler ?
Son ami avala sa salive. Il hésita un instant, puis se décida à parler : de toute façon, Bobby ne l’aurait pas laissé se morfondre seul, face à ses problèmes :
- C’est Alexandra, commença-t-il.
- On a tous vu qu’elle n’allait pas bien après avoir appris la nouvelle. Elle est malade ?
- Presque, poursuivit Myles, elle veut désespérément avoir un enfant. Ca fait plusieurs mois qu’on essaye sans résultats et ce qu’elle a entendu, ce matin, l’a bouleversée.
- Je comprends, nous aussi, ça nous a fichu un coup, assura Bobby.
- Elle m’a fait promettre de retrouver le ou les salauds qui ont fait ça.
- Nous aussi, on veut les retrouver et leur faire payer ce qu’ils ont fait, tu peux en être sûr ! … Tiens, c’est là, fit-il en désignant une bâtisse basse.
La voiture s’arrêta devant une sorte de hangar dont la façade était illuminée de néons qui clignotaient et qui affichaient en lettres de feu le nom du propriétaire « Tom’s », suivi d’une liste impressionnante des activités proposées allant du jacuzzi au massage en passant par la gym, la boxe, le bar avec ses danseuses. Ils coururent jusqu’à l’entrée dont un cerbère leur interdit l’accès. Il cessa cependant d’aboyer quand il vit les cartes de visite de ses interlocuteurs et les conduisit dans la salle où trois paumés réchauffaient une bière dans leurs mains en regardant une pauvre fille maigrichonne se trémousser sur une scène kitch à faire hurler le plus mauvais décorateur de théâtre.
- On voudrait parler à Casey Simpson, dit Bobby à une serveuse en présentant son badge.
- Elle est en salle de repos, c’est l’heure de sa pause, répondit la fille aux grands yeux noirs cernés. Au bout du couloir, à droite.
Ils suivirent la direction indiquée, longèrent un long couloir qui à vue de nez devait aussi desservir les toilettes et frappèrent. Une blondinette en jean et chemise de cow-boy rouge vint leur ouvrir.
- Casey Simpson ? demanda Myles.
- C’est moi. Qui êtes-vous ?
- FBI, répondit Bobby, son insigne à la main.
Casey Simpson eut un mouvement de fuite mais Myles la ceintura. Elle faisait des pieds et des mains pour se dégager mais il tenait bon.
- Doucement, ma jolie, dit-il, on répond d’abord à nos questions et après seulement, on s’en va.
Il la poussa dans la pièce qui empestait le tabac froid, la sueur et l’eau de toilette de mauvaise qualité. Des casiers à cadenas se dressaient contre le mur du fond. Deux vieux fauteuils éventrés et trois chaises bancales étaient alignés en face d’une fenêtre aux vitres crasseuses. Un cendrier sur une table basse vomissait des mégots froids.
- Qu’est-ce que vous me voulez ? demanda-t-elle visiblement inquiète.
- Casey Simpson ? Vous avez travaillé à l’hôtel West Imperial, n’est-ce pas ? commença Bobby en s’adossant au mur.
- Oui.
- Asseyez-vous. … C’était à quelle époque ? poursuivit Myles.
- Il y a environ treize mois. Je cherchais du travail, je n’ai aucune qualification et on m’a embauchée sans me demander de références. En plus, j’étais logée et nourrie.
- Quel travail faisiez-vous ? continua Bobby.
- J’étais à la buanderie, au sous-sol ; je n’avais pas le droit de monter dans les étages.
- Et vous êtes restée combien de temps ? enchaîna Myles.
- Presque six mois.
- On vous a renvoyée ?
- Ca ne vous regarde pas !
- Tout regarde le FBI, répliqua Myles.
Casey lui lança un regard désespéré et fondit en larmes. Ils avaient touché le point sensible, mais lequel ? Bobby lui donna un verre d’eau :
- Il faut tout nous dire, insista-t-il. Vous serez sous notre protection et vous ne courrez aucun risque.
Elle vida son gobelet d’un trait et le posa devant elle. Elle avait l’air complètement perdue, elle hésitait ; on aurait dit qu’elle cherchait ses mots, qu’elle rassemblait ses souvenirs. Au bout de quelques secondes qui semblèrent interminables aux deux agents fédéraux, elle commença son histoire et son visage s’anima:
- J’ai débarqué un beau matin à Washington sans un dollar en poche avec une adresse que m’avait donnée une fille que j’avais rencontrée dans le bus et que je n’ai jamais revue depuis. C’était l’adresse de l’hôtel. Elle m’avait dit que j’y trouverai facilement du travail car ils n’étaient pas trop regardant sur les qualifications.
- Elle vous a dit son nom ?
- Je crois qu’elle m’a dit s’appeler Joannie mais je ne sais pas son nom de famille.
- Et que veniez-vous faire à Washington ? demanda Myles.
- J’étais enceinte de trois mois, trop tard pour avorter. D’ailleurs, je n’en avais pas les moyens. La fille du bus m’avait dit que là-bas, on s’occuperait de moi jusqu’à la naissance du bébé et qu’on lui trouverait une bonne famille d’adoption sans que j’aie à m’occuper de quoi que ce soit.
Les deux agents fédéraux se regardèrent, incrédules.
- Qui vous a embauchée ? demanda Bobby.
- La chef du personnel, elle m’a fait un contrat que j’ai signé et j’ai commencé le lendemain. J’ai travaillé dix heures par jour dans la chaleur et l’humidité jusqu’à ce que les contractions commencent. Là, deux hommes sont venus et m’ont conduite dans une maison de la banlieue, un peu à l’écart, qui avait une pièce équipée comme à l’hôpital et mon bébé est né. Je ne l’ai pas vu, j’étais droguée, je ne sais pas si c’était une petite fille ou un petit garçon….
A ce souvenir, elle éclata en sanglots. Myles et Bobby se sentaient eux aussi très mal à l’aise mais il fallait approfondir :
- Qu’avez-vous fait après la naissance du bébé ? demanda Myles qui était hanté par la promesse qu’il avait faite à sa fiancée.
- Ils m’ont mis dans une chambre où se trouvait déjà une autre fille qui travaillait à l’hôtel et qui elle aussi venait d’avoir un enfant. C’est elle qui m’a dit que je ne devais surtout pas réclamer mon bébé, qu’il était sûrement en de bonnes mains, que je devais me montrer bien docile et que tout se passerait bien. J’ai fait comme si j’étais indifférente à la situation et au bout de trois jours, ils m’ont ramenée à l’hôtel d’où j’ai été renvoyée pour absence sans motif valable.
- Qui sont ces gens dont vous parlez ? s’enquit Bobby.
- Deux hommes que je ne reconnaîtrais même pas. J’étais tordue par la douleur, je ne pensais pas à regarder qui m’emmenait.
- Et qui a procédé à l’accouchement ?
- Une femme qui portait une tenue de bloc opératoire. Elle avait l’air de savoir ce qu’elle faisait mais j’étais dans le cirage et je ne me souviens de rien.
- Ca suffit ! s’écria Myles. Venez avec nous au FBI, on va s’occuper de ça sérieusement et on va vous mettre sous protection, vous ne risquerez rien. Ca je vous le promets ou je ne m’appelle plus Myles Leland III° du nom.
Bobby resta bouche bée devant tant de détermination mais ne put que se rendre à l’évidence : ils avaient trouvé un maillon essentiel de la chaîne que s’apprêtait à briser Sven Christensen.
Chapitre II
L’heure du déjeuner était passée depuis longtemps et Myles en avait oublié de prévenir Alexandra. Ils installèrent Casey dans un bureau et lui firent apporter un en-cas. Devant la mine défaite de leurs collègues, le reste du groupe prit peur.
- Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda Lucy, on dirait que vous avez trouvé des squelettes dans les placards.
- On aurait préféré, avoua Myles. Je crois que Jack avait raison en évoquant une filière d’adoption illégale ; j’irai même jusqu’à dire un … trafic de nouveaux-nés. Nous vous avons ramené un témoin ; elle va consigner par écrit tout ce qu’elle nous a dit. Après, il faudra la protéger. Et vous ?
- La chef du personnel nous a donné les dossiers de ces neufs jeunes femmes qui ont presque toutes été renvoyées pour des motifs divers et variés comme absence injustifiée, faute professionnelle grave, voire même harcèlement sauf deux qui ne sont jamais revenues à l’hôtel : Anita Juarez, on sait pourquoi et une certaine Luella Do Han dont on ne sait pas ce qu’elle est devenue, expliqua Sue.
- Lucy, contacte la police de Honolulu, c’est là qu’elle est née d’après son dossier, demanda Jack. Et on va aller voir cette Casey Simpson.
Myles le retint par le bras.
- Vas-y doucement, s’il te plaît, recommanda-t-il. On vient de réveiller de douloureux souvenirs en elle. Elle est très vulnérable et très fragile.
Jack le regarda, stupéfait. Il n’avait l’habitude de voir son collègue aussi prévenant avec un témoin.
- Promis, je mettrai des gants pour lui parler.
- Je ne plaisante pas, assura Myles d’un ton grave. Quand tu auras lu son témoignage, tu comprendras.
- Un instant, Jack, fit Lucy en lui tendant un papier. Luella Do Han est décédée en mars de l’année dernière ; elle s’est suicidée. L’autopsie a révélée que, quelques jours auparavant, elle avait mis au monde un enfant dont sa famille ne sait rien. Ses parents ne savaient même pas qu’elle était enceinte ; elle avait quitté l’île pour aller travailler sur le continent.
La consternation se lisait dans les yeux de chacun.
- Encore un nom à barrer sur la liste, fit Sue d’une voix à peine audible.
Jack lui pressa affectueusement la main ; il la sentait elle aussi bouleversée et il commençait à comprendre la réaction d’Alexandra.
- Tara, Lucy, vous continuez vos recherches ; plus vite on aura localisé les autres filles, plus vite on aboutira ; je ne voudrais pas que cette sordide affaire s’éternise. Sue, tu reprends les dossiers du personnel et tu les épluches lettres par lettres.
- Il y a beaucoup de femmes dans ces emplois ; je vais faire un premier tri selon l’âge, expliqua-t-elle.
- Merci. Myles, on y va ?
Casey Simpson les attendait dans la salle d’interrogatoire. Myles lui tendit un gobelet de café et présenta Jack. Celui-ci était de plus en plus étonné de l’attitude de son ami. Il calqua son comportement sur le sien et commença :
- Nous avons pris connaissance de votre déposition et nous aimerions avoir plus de précisions si vous vous sentez prête, bien entendu.
- Ca ira, dit timidement Casey en triturant son gobelet. Je vais faire de mon mieux.
- Vous nous avez dit tout à l’heure qu’une certaine Joannie vous avait recommandé un emploi dans cet hôtel. Je suppose que vous aviez dû lui faire des confidences en chemin, interrogea Myles indirectement.
- C’est vrai. Nous étions assises l’une à côté de l’autre et nous avons partagé une boîte de cookies et de fil en aiguille, nous avons bavardé et je lui ai raconté mon histoire, avoua la jeune femme
- Bien. Alors savez-vous comment elle était au courant pour l’hôtel et tout le reste ? demanda Jack à son tour. Elle a vécu … la même situation, c’est ça ?
Elle acquiesça en hochant la tête. De l’autre côté du miroir sans tain, Demetrius et Alexandra suivait l’interrogatoire attentivement. Jack poursuivit :
- Est-ce que vous souvenez si elle vous a dit quand elle y a travaillé et quand elle a eu son bébé ?
- Si je me souviens bien, cela faisait déjà sept mois, quand nous nous sommes rencontrés. Oui, elle aurait dû avoir un bébé de sept mois, répondit Casey qui pâlissait à vue d’œil en évoquant ces pénibles moments.
Jack allait ouvrir la bouche mais Myles l’en empêcha :
- Un instant, tu veux … Mademoiselle Simpson, êtes-vous sûre que ça va ?
Elle hocha la tête en signe d’assentiment.
- Vous souvenez-vous à quel moment du voyage vous l’avez rencontrée, poursuivit Jack.
- Elle est montée dans le bus après Milwaukee et elle est descendue trois ou quatre cents kilomètres plus loin, je ne sais plus et moi, j’ai continué jusqu’ici.
- Vous avez changé plusieurs fois de bus, alors ? renchérit Myles. Et personne d’autre n’a lié conversation avec vous ?
- Pendant longtemps, j’ai voyagé avec une vieille dame qui ne savait que parler de ses chats et de ses fleurs, dit-elle en souriant un peu à cette évocation. Et après, je me suis souvent retrouvée seule. C’était pratique, je pouvais m’allonger et je dormais.
Derrière la glace, Dem appela Lucy et lui demanda de vérifier si une des femmes de la liste portait le prénom de Joannie.
- Bingo ! s’exclama-t-il en raccrochant. Elle est la première sur la liste.
- Alors vous avancez un peu ? demanda Alexandra.
- Lucy va lancer une recherche pour la retrouver.
A ce moment, les deux agents qui interrogeaient la jeune femme entrèrent :
- Vous avez entendu ? demanda Jack.
- Oui, dit Dem. Cette Joannie est le premier nom de la liste de monsieur Christensen.
- Que fait-on de Casey ? s’enquit Myles, inquiet. On ne peut pas la laisser retourner dans ce bouge où elle travaille.
- Qu’est-ce que tu proposes ? répondit Dem.
- Je propose de la mettre sous protection, ici, à Washington, fit-il.
- Il a raison, intervint Alexandra, je vais l’héberger chez moi. Personne ne le saura, sauf nous.
- Et Félicia, ajouta Dem.
- Nous avons une entière confiance en elle, assura Myles. Alors ? Qu’en pensez-vous ?
- Bon, c’est d’accord, fit Dem. Mais vous restez tous les deux avec elle et vous revenez avec elle demain matin. C’est clair ?
Alexandra approuva et se rendit dans la salle pour parler avec Casey. Les hommes les laissèrent faire connaissance et rejoignirent Lucy qui les attendait avec impatience :
- Qui c’est la meilleure ? interrogea-t-elle avec un grand sourire. Joannie Donovan, vingt et un an, elle habite à Milwaukee. L’adresse de son dossier est celle de ses parents. J’ai contacté la police locale qui l’a retrouvée à cet endroit.
- Excellent, Lucy ! fit Myles à la grande surprise de tous.
- Tu m’as coupé l’herbe sous le pied ! fit Jack. Demain, j’envoie deux agents à Milwaukee pour interroger cette Joannie Donovan.
- Récapitulons, proposa Dem à tous les agents présents. Nous avons un hôtel, le West Imperial, qui embauche légalement des jeunes femmes pour des travaux non qualifiés.
- Mais il se trouve que ces jeunes femmes ne font que passer car elles se révèlent toutes être enceintes, poursuivit Tara.
- Comme il y a beaucoup de mouvement de personnel, le grand patron s’inquiète et envoie un homme de confiance pour régler le problème, poursuivit Jack, mais cet homme a rapidement des soupçons lorsqu’on découvre le corps d’une de ses anciennes employées dans les conditions que vous connaissez.
- Il raconte l’histoire à Alexandra qui suit le même cours de danse que sa femme enchaîna Bobby et nous voilà avec une histoire sordide sur les bras.
- Nous avons une liste de neuf noms, continua Myles. Nous savons que deux de ces jeunes femmes sont décédées de façon suspecte peu après avoir accouché, nous en gardons une ici, bien vivante, et la quatrième vit à Milwaukee où une équipe ira demain à la première heure. Nous devons en retrouver encore cinq Dieu sait où !
- Jack et moi avons interrogé la chef du personnel et les responsables des différents secteurs qui n’étaient pas plus étonnés que ça de l’instabilité de ce personnel dans la mesure où les travaux sont difficiles, conclut Sue. Nous sommes aussi allés dans les sous-sols et aucune femme n’y travaillait à ce moment-là. D’après les dossiers que nous avons consultés, la plus jeunes des femmes employées actuellement a quarante huit ans.
- Demain est un autre jour, fit Dem avec philosophie. Laissez tout ça mijoter dans vos petites têtes cette nuit et faites-moi part du fruit de vos cogitations nocturnes dès votre arrivée. Sur ce, bonne soirée ! … Myles, attends un moment !
Ils attendirent que le bureau se vide. Dem se servit un café et vint s’asseoir au bureau de Bobby, face à Myles :
- J’ai remarqué que tu prenais cette affaire particulièrement à cœur. C’est parce que c’est Alexandra qui nous l’a apportée et que tu veux te surpasser ?
Myles haussa les épaules et ne répondit pas. Dem enchaîna :
- C’était juste une supposition, j’étais sûr de ta réaction mais je voulais vérifier. Il y a autre chose de plus … personnel ?
Myles se redressa et se passa la main dans les cheveux :
- Tu te souviens quand Donna était enceinte, tu ne voulais pas de ce bébé.
- Alexandra est enceinte ?
- Non, elle a des problèmes de ce côté-là et elle ne peut pas comprendre que quelqu’un qui a la chance de pouvoir avoir un bébé, l’abandonne. C’est pour ça qu’elle est aussi impliquée et du coup, elle m’a fait juré de tout faire pour résoudre cette affaire.
- Je ne pense pas me tromper en affirmant que nous sommes tous concernés et tous impliqués.
Le téléphone de Myles sonna.
- Elles m’attendent dans ma voiture, j’y vais. A demain.
- C’est ça, à demain et soyez vigilants.
« Recommandation idiote ! » songea Dem alors que Myles franchissait la porte. Il resta un moment assis dans la pièce vide à réfléchir sur la chance qu’il avait d’avoir une famille qu’il aimait et deux superbes enfants. Il n’échangerait sa place avec personne d’autre.
Myles monta dans sa voiture où Alexandra était déjà installée. Elle lui désigna le siège arrière où Casey était tapie :
- Tout va bien, on peut y aller.
- Et dehors ? demanda Myles en ajustant son oreillette.
Une voix lui répondit que tout allait bien et il démarra. Il se renseigna à nouveau avant de pénétrer dans le parking en sous sol de l’immeuble sa fiancée et quand la lourde porte métallique se fut refermée, ils sortirent du véhicule. Ils se dirigèrent vers l’ascenseur privé dont eux seuls possédaient le code d’accès et arrivèrent enfin à l’appartement.
- Voilà, c’est ici, fit Alexandra en invitant Casey à entrer. Mettez-vous à l’aise.
Pendant que Myles vérifiait toutes les ouvertures, elle lui servit à boire.
- Tout va bien, dit-il en revenant s’asseoir près des jeunes femmes. Il ne nous reste plus qu’à nous installer le plus confortablement possible et essayer de passer une bonne nuit.
- Tu as raison, renchérit Alexandra. Venez, je vais vous montrer votre chambre.
- Merci, vous êtes très gentils tous les deux, fit Casey, confuse. Je suis très embarrassée, je n’ai pas l’habitude qu’on s’occupe de moi avec autant d’attention.
- Vous n’avez plus vos parents ? demanda Myles.
- Si, mais je ne les ai pas revus depuis que je suis partie, ils ne savent même pas que j’attendais un enfant, répondit-elle.
Myles avait touché un autre point sensible.
- Suivez-moi, coupa Alexandra. Vous dormirez dans la chambre d’amis au fond du couloir, elle a sa propre salle de bains.
- C’est que je n’ai ni vêtements ni brosse à dents, remarqua Casey embarrassée.
Alexandra lui sourit gentiment :
- On vous trouvera ce qu’il faut. Ma chambre est juste là …
- Et moi, je dormirai sur un canapé, coupa Myles. Je vous laisse, je m’occupe du dîner.
Alexandra apporta des vêtements propres à la jeune fille :
- Je pense que ça devrait vous aller.
- Merci beaucoup. Mademoiselle Warren …
- Je m’appelle Alexandra
- Alexandra, … je … je ne voudrais pas paraître indiscrète, mais monsieur Leland a l’air de bien connaître la maison.
Alexandra flaira le piège :
- Comme les autres membres de l’équipe ; ici, c’est le refuge après des soirées prolongées ou les jours de tempête de neige quand ils ne peuvent pas prendre la route pour rentrer chez eux. Et rassurez-vous, quand Myles dit qu’il va préparer le dîner, il se contente de réchauffer ce qui est dans le réfrigérateur.
Elles entrèrent dans la cuisine en riant.
- Mesdames, vous êtes servies ! fit Myles en les invitant à s’asseoir.
Chapitre III
Le lendemain, au bureau, Myles rapporta le fruit de sa conversation avec la jeune Casey qu’il avait laissé au septième étage, dans le bureau d’Alexandra :
- Elle se souvient que la jeune femme qui lui a conseillé de se tenir tranquille après la naissance du bébé s’appelait Angéla Desmond. Elle venait de la région de Philadelphie où elle est retournée aussitôt. Elle nous a dit aussi que la chef du personnel descendait parfois dans les sous-sols mais celui qui y venait le plus souvent, c’était le comptable.
- Une sorte de Randy ! s’exclama Jack.
- Il venait leur demander des nouvelles de leur santé, ce que ne fait pas le nôtre, précisa Myles. Il voulait savoir comment se déroulait la grossesse et il les rassurait en leur disant que tout allait bien se passer.
- Quelqu’un a parlé avec ce monsieur si prévenant ? demanda Dem.
- Nous devons le voir aujourd’hui, dit Sue, il revient d’un séjour au Bahamas.
- Tiens donc ! s’exclama Lucy, un petit comptable qui s’offre des vacances aux Bahamas ! Plutôt louche, non ?
- Tout à fait, renchérit Jack. Cherche-nous ce que tu peux trouver sur cette Angéla Desmond, elle est aussi sur la liste. Il nous en reste encore quatre.
Tara arriva avec une liasse de documents dans une main et une barre chocolatée dans l’autre.
- J’ai du nouveau, annonça-t-elle la bouche pleine. La police du New Jersey a retrouvé une famille qui a adopté un bébé par une filière parallèle, il y a quelques mois. Ils veulent légaliser l’adoption, à leurs risques et périls, ils ont sans doute des remords. C’est le bureau de New York qui est chargé du dossier.
- On ne t’a jamais dit qu’on ne parlait pas la bouche pleine, remarqua Myles. Mais continue, c’est très intéressant.
Bobby le foudroya du regard ; il n’aimait pas qu’on fasse des remarques à Tara. Dem rompit la glace :
- Bien, alors Tara et Bobby, vous filez là-bas tout de suite et vous assistez à l’interrogatoire. Sue et Jack, allez voir si ce comptable du nom de … Peter Cossiga a bien bronzé, je vais envoyer une autre équipe à Milwaukee. Myles, je suis désolé mais il faut qu’on parle encore avec ta protégée. Si tu veux bien aller la chercher. Merci à tous et tenez-moi au courant.
Myles monta chercher Casey qui se rendait utile en classant des documents pour Betty.
- Bonjour, Betty, fit-il, je dois vous enlever la jeune demoiselle qui va nous apporter son aide. Chacun son tour. Merci.
Casey fit un petit signe amical à Betty et suivit son guide qui la mena à la bibliothèque où Dem attendait.
Tara et Bobby, de leur côté, atterrissaient à New York et se rendirent au siège du FBI. Un couple proche de la quarantaine était assis dans une pièce aux stores baissés. Ils avaient près d’eux une nacelle dans laquelle dormait un petit garçon de quatre ou cinq mois qui portait une tenue de base-ball. Tara trouva l’idée amusante mais ne dit rien. L’interrogatoire démarra.
Sue et Jack se rendirent à nouveau au West Imperial pour rencontrer le comptable. Il n’était pas encore arrivé. Ils demandèrent son adresse et se rendirent chez lui, à Arlington, une banlieue tranquille de Washington. Ils trouvèrent porte close. Ils interrogèrent les voisins qui dirent ne pas avoir revu monsieur Cossiga depuis son départ en vacances, il y avait deux semaines. Ils firent le tour de la maison, un pavillon de taille moyenne bordé d’une pelouse un peu haute avec un garage attenant. Portes et volets étaient bien fermés.
- Ca sent mauvais, remarqua Sue qui avait l’odorat plus développé que son compagnon en tentant d’ouvrir le garage. Je crains le pire.
- J’appelle un juge pour qu’il nous délivre une commission, dit-il en joignant le geste à la parole.
Moins d’une heure plus tard, Dem et Myles apportaient le document, accompagnés des pompiers et du coroner. La porte fut forcée et on découvrit un corps en état de décomposition avancée sur le siège avant d’une Mercedes. Un voisin, médecin, s’approcha et ne reconnut pas Cossiga. Encore un mystère à élucider ! Décidément, cette affaire devenait de plus en plus glauque ; Myles et Dem se regardèrent avec la même expression d’incompréhension et de dégoût. Ils rentrèrent au bureau en recommandant bien qu’on leur envoie le rapport du médecin légiste le plus rapidement possible.
En chemin, Dem demanda à Lucy de lancer un avis de recherche sur Peter Cossiga.
- L’ami Cossiga ne va sûrement pas refaire surface, déclara Myles. Ca se gâte pour lui.
Dem opina du bonnet.
A la fin, de la journée au bureau, les groupes se réunirent à nouveau pour faire le point.
- Monsieur et madame Brodsky ont adopté ce petit garçon qu’ils ont appelé Sacha à sa naissance en juillet, dit Tara. Il était tellement mignon ! Si vous l’aviez vu avec …
- Reviens sur terre, fit Bobby en lui claquant les doigts sous le nez. Comme Tara s’apprêtait à vous le dire, ils ont été contactés par téléphone par un homme qui leur a dit connaître leur problème, à savoir la stérilité, et qu’il pouvait les aider à adopter un bébé dès sa naissance moyennant un million de dollars.
- Wahoo ! C’est énorme ! s’exclama Myles. Ces salauds se sont fait pas mal de blé sur le dos de gens désespérés !
- En effet, poursuivit Tara. Quelques jours plus tard, il les rappelait en leur demandant de se tenir prêt, qu’un bébé allait naître dans les jours suivants et qu’il serait à eux, moyennant finance et discrétion. Ils avaient rendez-vous au West Imperial, ici à Washington, où on leur avait dit de réserver une chambre sous un faux nom. Au bout de deux jours, vers minuit, un homme les appelés pour les avertir que le colis était arrivé.
- Le colis ? Quel colis ? demanda Myles.
- Le bébé si tu préfères, enchaîna Bobby. Il les a faits descendre au sous-sol, a empoché l’argent, leur a donné l’enfant et les a faits sortir par une porte dérobée. Après quoi, il a disparu. Comme il faisait très sombre, ils n’ont pas pu le voir. Les Brodsky ont pris un taxi et sont descendus dans un autre hôtel pour la nuit. Ils étaient désemparés. Le lendemain, à la première heure, monsieur Brodsky est allé louer une voiture et ils sont rentrés à New York après avoir acheté le matériel nécessaire pour le voyage du petit Sacha. Voilà toute l’histoire.
- Et maintenant, ils ont des remords, conclut Myles. Ca me donne une idée.
- Une seule ? s’inquiéta Lucy. Elle doit s’ennuyer toute seule !
- Très drôle, répliqua Myles en levant les yeux au ciel. Je pensais que nous pourrions, Alexandra et moi, nous faire passer pour un couple en mal d’enfant peut-être en allant traîner du côté du West Imperial …
- Mais on n’a toujours pas retrouvé Cossiga, remarqua Jack. Il semble être la clé de voûte de l’affaire.
Son téléphone sonna. Quand il raccrocha, il avait l’air perplexe.
- D’après les premiers résultats de l’autopsie, l’homme est mort d’une overdose. C’est un homme jeune, de race blanche, un mètre quatre vingt deux, soixante dix kilos ; d’après ces empreintes, il s’agirait d‘un dénommé Nathan Patterson, sans domicile fixe, petit dealer et gros consommateur d’héroïne qui traînait souvent du côté de l’hôtel.
- Quel lien avec notre comptable en goguette ? dit Sue.
- Chantage ? avança Bobby. Il rôde dans les parages de l’hôtel ou de la maison où se déroulent les naissances, découvre que le chef est Cossiga, le menace de tout révéler s’il ne lui donne pas une certaine somme d’argent et se fait buter à la première rencontre.
- Oui, mais pourquoi dans le garage de Cossiga ? remarqua Myles. Il aurait pu faire ça ailleurs. Il se désigne comme coupable. A moins que …
- A moins que Cossiga ne soit pas le cerveau de tout ça et que nous sommes partis sur une fausse piste, l’interrompit Tara.
- C’est ça, poursuivit Myles, les vacances de Cossiga, c’est du bidon ! Il doit être mort à l’heure qu’il est !
- Bon ! s’exclama Dem, on repart à zéro sur cette partie de l’enquête. Tara et Sue vous continuez à rechercher les quatre filles qui manquent à l’appel. Est-ce que monsieur et madame Myles Leland III° du nom peuvent entrer en scène ?
- J’arrange ça avec madame mais vous devrez vous charger de Casey, répondit Myles.
- Pas de problème, signa Sue. Lucy et moi, on s’en occupe.
Myles signa « merci » et fila au septième étage. Il exposa le plan à Alexandra qui approuva et dans la demi-heure qui suivit, ils étaient dans leur logement respectif à préparer leur valise. Puis, Myles passa prendre Alexandra et appela l’hôtel pour réserver une chambre. Comme il avait annoncé qu’ils arrivaient par l’avion de Boston qui atterrissait vers vingt et une heures, ils prirent le temps de dîner tranquillement et de mettre leur stratégie au point. A vingt trois heures, un jeune couple très élégant se présenta à la réception du West Imperial.
- Myles Leland III°du nom, voici mon épouse, nous avons réservé une suite.
- Qu’est-ce qui vous amène parmi nous ? demanda le réceptionniste quelque peu indiscret en lui tendant un registre à signer.
En parfaits comédiens qu’ils étaient, Alexandra et Myles se regardèrent d’un air triste. Il lui sembla même que les yeux de sa fiancée se brouillaient.
- Nous venons consulter un spécialiste, expliqua-t-il.
- Je suis désolé, je ne voulais pas être indiscret, s’excusa le réceptionniste, un jeune homme quelque peu gauche dans son attitude.
- Rassurez-vous, reprit Myles, personne n’est malade, enfin pas au sens où vous l’entendez.
- Viens, chéri, montons vite à la chambre, intervint Alexandra.
- Je vous envoie vos bagages, annonça le jeune homme.
L’immense hall de l’hôtel était presque vide et l’ascenseur les attendait.
- Ouf ! Une chose de faite, soupira Myles, mais de grâce, mon cœur, ne m’appelle plus jamais « chéri », c’est trop vulgaire !
- Désolée, mais il fallait bien donner le change.
- Là, je crois qu’on a réussi. Ah ! Nous voici arrivés.
Ils sortirent et longèrent le long corridor qui les mena à leur suite. Le bagagiste les rejoignit peu après et Myles lui donna un généreux pourboire.
- C’est déprimant, ces chambres ! s’exclama Alexandra quand il eut fermé la porte derrière lui. Ca n’a rien de romantique.
- Je vais quand même commander du champagne et on va passer à la deuxième partie du plan. Prête ?
- C’est celle que je redoute, mais je suis prête.
Dix minutes plus tard, le serveur apportait le champagne quand il entendit des voix qui troublaient la paix de la nuit.
- Tu te rends compte que tu n’es même pas capable de me donner un héritier ! criait la voix de l’homme. Et que va devenir ma fortune ?
- Ta fortune ! Ta fortune ! renchérit la voix de la femme. Tu n’as qu’à t’enterrer avec, ta fortune !
- Si j’avais su, j’aurais épousé Lucy et j’aurais déjà un héritier !
- Eh bien ! Adoptons ! proposa la femme.
- Adopter ! Tu rêves, il faut des années pour obtenir un enfant et même pas un nouveau-né ! Moi, je n’ai qu’un an avant que l’héritage ne passe à mon frère…
Il fut interrompu par des coups à la porte.
- Service d’étage !
- Laissez tout devant la porte et prenez le billet que je glisse dessous.
Myles s’adossa au mur, rouge et essoufflé et regarda Alexandra, assise sur le lit qui riait de toutes ses dents.
- Très bon minutage ! fit-elle en venant lui taper dans la main.
- On a bien mérité le champagne.
Il ébouriffa un peu plus ses cheveux, ouvrit la porte et regarda de chaque côté, persuadé qu’on l’observait. Il prit le plateau et rentra.
- Madame est servie ! annonça-t-il en lui tendant une flûte du breuvage frais et pétillant. Maintenant, on passe à la troisième partie.
Il la prit dans ses bras et l’embrassa. Comme d’habitude, elle chavira.
- C’est ça, la troisième partie ? murmura-t-elle.
- Non, c’est juste l’entracte.
Vers deux heures du matin, le barman de l’hôtel vit arriver un homme échevelé, débraillé et visiblement éméché.
- Bonsoir, monsieur, je vous sers un café ?
- Non, mon garçon, donnez-moi un scotch, un double ! commanda Myles.
- Ca va comme vous voulez ?
- Pas du tout ! hoqueta Myles. Ma femme ne peut pas me donner d’héritier et si je n’ai pas d’enfant d’ici un an, mon père me déshérite et…
Il vida son verre d’un trait et fit signe au barman de se rapprocher:
- Il y a beaucoup d’argent en jeu, chuchota-t-il sur le ton de la confidence.
- Je suis désolé, je ne peux rien faire pour vous.
- Si mon gars, cria le prétendu ivrogne, tu peux me servir un autre verre !
- Vous devriez aller vous coucher, monsieur, fit le barman inquiet pour la tranquillité de son bar. Je vais vous faire reconduire.
Et il fit signe au bagagiste d’aider monsieur Leland à regagner sa chambre. Quand la porte se fut refermée, Myles se précipita en courant dans la salle de bains et vomit tout l’alcool qu’il avait ingurgité. Il prit une douche et alla se coucher.
- Ca va aller ? demanda Alexandra, un peu inquiète.
- Ne me demande plus de boire de l’alcool fort, je ne supporte vraiment plus.
Il se cala contre elle et s’endormit aussitôt.
Chapitre IV
- Oups ! On dirait que la nuit a été difficile ! s’exclama Tara en voyant arriver le couple en mal d’enfant.
Myles se précipita sur le café, puis sortit en courant. Ses amis le suivaient des yeux et cherchaient à comprendre.
- Il a « la gueule de bois », expliqua Alexandra. Il a bu un scotch, au bar, à deux heures du matin et depuis il est malade comme un chien. Oh ! Pardon, Lévi !
- Ca faisait partie de votre scénario ? demanda Bobby en riant. Quelle abnégation !
- Tu sais, depuis son séjour en Irak, il a l’estomac détraqué et ne supporte plus les alcools forts, fit Alexandra en se retournant.
Myles venait d’entrer blanc comme un linge.
- Tu devais aller à l’infirmerie, lui conseilla Jack.
- Sans façon. Tu veux qu’Arlen m’achève ! s’exclama Myles en rangeant son mouchoir. Revenons plutôt à notre affaire. Nous avons fait connaître de façon détournée notre problème. Nous espérons que quelqu’un réagira rapidement. Comment va Casey ?
- Elle va bien, ne t’inquiète pas pour elle, répondit Tara. Lucy et Sue s’occupent d’elle et ne devraient pas tarder à arriver.
- Je vais vous faire part des résultats de l’équipe que j’ai envoyée à Milwaukee. Ils ont retrouvé Joannie Donovan ; elle est mariée et a un enfant. Elle vit heureuse, si tant est qu’on peut l’être après avoir abandonné son bébé. Son mari connaît les faits mais il ne savait pas dans quelles conditions l’abandon s’est passé. Il aimerait retrouver cet enfant et lui donner son nom.
- C’est une intention louable, remarqua Myles qui reprenait des couleurs peu à peu. Et les autres ?
Tara avala rapidement les jellys qu’elle venait de se fourrer dans la bouche et attrapa une liasse de feuilles griffonnées dans tous les sens.
- Nous avons deux femmes qui viennent d’Europe de l’Est, elles étaient en situation irrégulière et ont été reconduites dans leur pays, en l’occurrence la Tchétchénie. Elles se livraient à la prostitution. Si vous voulez connaître leurs noms, Myles vous les lira, moi, je n’y arrive pas. Mais pour elles, on ne peut plus rien faire. En revanche, il nous reste Samantha Lewis, de Charlotte et Lynn Andrews, de Washington DC. Elles n’habitent plus à l’adresse indiquée dans leur dossier.
- Nous avons envoyé des équipes pour les localiser, précisa Jack.
- Neuf bébés qui ont été volés à leurs mères, c’est horrible ! s’exclama Alexandra.
Myles l’entoura d’un bras protecteur :
- Console-toi en disant que ces enfants sont sans doute plus heureux dans les familles qui les ont recueillis, surtout ceux des deux jeunes Tchétchènes.
- Rien ne vaut l’amour d’une mère et d’un père, ajouta-t-elle.
Mais ça, Myles ne connaissait pas bien, il le découvrait depuis quelques mois seulement.
- Et vous deux ? Prochaine étape ? demanda Dem.
- Nous allons retourner à l’hôtel avec des mines défaites car nous sommes sensés avoir consulté un autre spécialiste en vain, dit Myles. Après quoi, nous aurons une discussion un peu vive en public avant de regagner notre chambre pour la nuit.
- Est-ce que tu as pris les micros, les caméras ? s’enquit Jack.
- Ma broche contient une caméra miniature, précisa la jeune femme.
- Moi, j’ai ma montre fétiche équipée d’un micro, ajouta Myles en agitant sa main gauche, et la valise contenant l’argent a une puce pour la localiser, … si par hasard on la perdait.
- A quelle heure retournez-vous à l’hôtel ? demanda Dem.
- Dix-sept heures me semble une heure correcte, fit Alexandra. Ca va me laisser le temps de voir quelques dossiers en attente. A toute à l’heure.
Elle se libéra du bras de son fiancé et se rendit à son bureau. Dans le couloir, elle croisa Sue et Lévi qui escortaient joyeusement Casey Simpson en grande conversation avec Lucy qui venait de découvrir qu’elles avaient une passion commune, les chaussures. Elles bavardèrent quelques instants avant de regagner leurs bureaux respectifs. Aujourd’hui, Casey restait avec Lucy et s’était proposée pour effectuer du rangement dans la bibliothèque.
En fin d’après-midi, le portier du West Imperial vit sortir d’un taxi ce jeune couple élégant qui était arrivé la veille et qui se disputait en entrant dans le hall. La femme avait les yeux rougis, elle avait visiblement pleuré et le jeune homme parlait très fort et tout le monde pouvait entendre ce qu’il disait :
- Les choses sont claires maintenant, par ta faute, je n’hériterai pas de la fortune de mon père. Incapable de procréer ! C’est inimaginable, mais que sais-tu faire à part passer du temps chez les coiffeurs, esthéticiennes et autres boutiques de mode où tu dépenses sans compter ! Quand je pense que notre contrat de mariage ne nous autorise pas à divorcer ! Je me suis bien fait avoir par la mafia d’avocats que paie grassement ta famille !
- Je t’en prie, Myles, suppliait l’accusée, tais-toi. Nos problèmes ne regardent personne. Nous allons contacter cette « mafia » d’avocats, comme tu dis et ils nous trouverons un bébé à adopter et dans les temps.
- C’est hors de question ! s’écria Myles. Je ne veux plus rien avoir à faire avec eux ! Je le trouverai tout seul, cet enfant à adopter !
Il traversa le hall à grandes enjambées, très énervé, suivi par sa compagne qui essayait de le calmer. Derrière son bureau, le concierge de l’hôtel, qui n’avait pas perdu une miette de l’altercation, décrocha son téléphone et composa un numéro :
- C’est moi, dit-il à voix basse. Je crois que j’ai des clients potentiels pour le prochain môme.
Et il indiqua le numéro de la suite de ses clients.
Dans la chambre, Myles et Alexandra poursuivaient leur conversation animée qui se termina sur ces mots qu’elle hurla comme hystérique :
- Je ne te parle plus, je ne veux plus t’entendre !
Une porte claqua, ce fut le silence. Ils se regardèrent ébahis par ce qu’ils venaient de faire et surtout par ce qu’ils avaient réussi à se dire. Myles entraîna sa fiancée dans la salle de bains et fit couler la douche. Il lui fit signe de se taire, alla fermer la porte d’entrée et mettre la sécurité, puis il revint. Ils étaient tous les deux en sueur et leurs visages étaient rouges.
- Tu as été très convaincante, lui dit-il en dénouant sa cravate.
- Je te retourne le compliment, tu as été parfaitement odieux, répondit-elle. J’espère que tu ne pensais pas ce que tu as dit.
Il se retourna, surpris, les sourcils levés, le regard incrédule. Il acheva de déboutonner le dernier bouton de sa chemise.
- Tu plaisantes ou tu es sérieuse ?
- Je suis sérieuse. J’avais l’impression que tu me parlais, à moi, avoua-t-elle.
Il comprit qu’il y était allé trop fort. Il la prit dans ses bras :
- Tu sais très bien que je ne pensais pas un traître mot de ce que j’ai dit concernant …, tu sais quoi. Rien, tu m’entends bien, rien ne pourra m’éloigner de toi.
Il lui souleva le menton et plongea son regard bleu délavé dans ses yeux couleur d’émeraude et il y vit naître une toute petite lueur qui fit disparaître peu à peu le doute et la tristesse qui s’étaient insinués un court instant en elle. Elle avait besoin de savourer le goût sucré de ses lèvres et attira son visage vers elle. A son contact, elle sentit une énergie nouvelle l’envahir et elle reprit confiance. Ils auraient voulu prolonger ce baiser indéfiniment mais le téléphone de la salle de bains émit un son strident. Myles décrocha :
- Leland ! … Qui êtes-vous ? … Oui, bien sûr que nous sommes intéressés. … un million de dollars ? … C’est beaucoup mais je peux les réunir en quelques heures … Deux heures du matin, dans la ruelle, nous y serons … et vous nous donnerez le bébé aussitôt ? … D’accord !
Il raccrocha en regardant Alexandra.
- Bingo ! s’exclama-t-il, nous les tenons !
- Puisses-tu dire vrai, renchérit-elle.
Ils quittèrent l’hôtel et se rendirent dans une banque d’où ils ressortirent une heure plus tard après avoir « parlementé » avec Jack, qui se faisait passer pour un manager, portant une mallette qui semblait bien lourde. Ils avaient échafaudé ensemble le plan qu’ils appliqueraient dans la nuit.
Cette nuit de fin d'automne était bien froide, le ciel clair et étoilé annonçait des gelées. Myles s’avançait dans la ruelle, Alexandra accrochée à un bras et la mallette dans l’autre main. Un lampadaire, à l’angle, éclairait faiblement cet endroit sinistre, jonché d’immondices, de poubelles renversées et de cartons sous lesquels dormaient des clochards. Un chien efflanqué fouillait un sac en papier d’où il tira un hamburger moisi qu’il engloutit aussitôt et se lança à la poursuite d’un rat qui détalait le long du mur. La jeune femme frissonna à cette vue. La portière d’une voiture garée au fond de ce coupe-gorge s’ouvrit et … le concierge de l’hôtel s’approcha :
- Vous avez l’argent ? demanda-t-il en regardant autour de lui.
- L’enfant d’abord, ordonna Myles.
L’homme se retourna et fit un signe en direction du véhicule. Un autre homme en sortit, tenant un ballot de chiffon dans les bras. Il le remit à Alexandra qui serra le bébé contre elle. Il était bien emmitouflé mais il fallait le mettre au chaud le plus vite possible. Elle recula doucement tandis que Myles ouvrait la mallette et la tendait au concierge. A cet instant, des cartons se soulevèrent et des voitures barrèrent le passage. Dem et son équipe mirent la main sur les deux hommes qui n’opposèrent aucune résistance tant ils avaient été surpris.
L’enfant se mit à pleurer. La jeune femme le berça délicatement et monta avec lui dans l’ambulance où Myles la rejoignit. Il était attendri par le tableau qui s’offrait à ses yeux et songea qu’elle serait une très jolie maman. Elle ne voulait pas lâcher ce petit être et le tint contre elle jusqu’à l’arrivée à l’hôpital.
- Mon Dieu ! s’exclama le médecin qui examina le nouveau-né à son admission, mais il vient de naître ! Ce jeune homme semble cependant en parfaite santé.
- Est-ce que je peux…, commença Alexandra.
- Viens maintenant, il est tard, coupa Myles qui imaginait facilement la suite. Il faut retrouver sa mère.
Au bureau, les interrogatoires allaient bon train. Le concierge finit par avouer où se trouvait cette maison aménagée en clinique et confirma que le comptable était bien le cerveau de toute cette sombre histoire. Dem envoya ses hommes sur place et ils découvrirent deux jeunes femmes sur le point d’accoucher et la maman du petit garçon. L’autre homme, en revanche, avoua qu’il avait tué Cossiga sur ordre du concierge et qu’il avait jeté le corps dans un étang dans le Maryland.
- Et voilà, fit Jack en revenant, suivi de Bobby, Myles et Dem. Mission accomplie ! Deux jeunes mamans mettront leurs bébés au monde dans de bonnes conditions et une troisième a retrouvé le sien. Les services sociaux s’occuperont bien d’elles.
- Et pour les autres enfants ? demanda Sue.
- Ce sera plus délicat car certains sont déjà grands et heureux dans leurs familles d‘adoption ; les polices locales et les services sociaux s’en chargent, répondit Jack.
- Et pour Casey ? hasarda Myles.
- Même réponse, mais le tout est de savoir si ces jeunes femmes veulent retrouver leur enfant et le garder. Une des filles qu’on a retrouvée a déjà fait savoir qu’elle n’avait pas les moyens d’élever un gosse; en plus, c’est une junkie. Il va y avoir des procédures longues et douloureuses maintenant, conclut Dem. Bon, la nuit sera courte, mais profitez des quelques heures qui vous restent pour vous reposer un peu. Merci à tous et à plus tard.
Myles et Alexandra quittèrent les locaux du FBI dans la même voiture et se rendirent à l’appartement de la jeune femme où ils finirent la nuit, heureux d’avoir contribué à l’arrestation de ces malfaiteurs. Les différents services de police du pays avaient été alertés et le réseau serait démantelé rapidement. Le plus difficile restait à faire, retrouver le bébé de Casey qui voulait reprendre son enfant qui avait maintenant presque sept mois.
- Je n’arrive pas à croire que cette enquête soit déjà finie ! En moins d'un mois, nous avons réussi un tour de force! s’exclama Alexandra en se resservant du café.
- Tu y as repris goût, on dirait, constata Myles en repliant son journal.
Il la rejoignit près de la baie vitrée d’où elle regardait tomber de minuscules flocons de neige. Il la prit par la taille et l’embrassa dans le cou :
- Dans un peu moins de trois semaines, nous serons mariés et il neigera sans doute encore plus que maintenant, dit-il.
- C’est vrai, répondit-elle en se laissant aller contre lui, ça non plus je n’arrive pas à y croire.
- Et ça, tu arrives à le croire ? fit-il en la retournant face à lui et en l’embrassant.
Elle se retrouva à nouveau pantelante dans ses bras. Elle se racla la gorge et le repoussa doucement :
- J’adore quand tu m’embrasses mais…
- … nous devons partir, il est l’heure, coupa-t-il.
Ils éclatèrent de rire ; ils se connaissaient bien maintenant. Alexandra salua Félicia qui arrivait et ils prirent l’ascenseur jusqu’au parking souterrain.
La jeune femme rejoignit son bureau et consulta son agenda. Elle fronça les sourcils et appela Betty. De leur côté, les agents n’avaient pas chômé ; ils avaient retrouvé le corps du comptable dans un étang du Maryland
Environ deux semaines plus tard, un couple arriva avec une ravissante petite fille nommée Kelly. Lorsque Casey la vit, son sang ne fit qu’un tour ; son instinct maternel parlait pour elle, c’était son bébé. Elle regarda la fillette qui n’avait d’yeux que pour Lévi.
- Je peux ? demanda-t-elle timidement.
- Bien sûr, dit la femme en lui tendant le bébé. Allez-y, n’ayez pas peur.
Elle s’approcha de l’enfant et lui parla doucement. La petite lui sourit et babilla en lui désignant le chien. Casey la serra tendrement contre elle, enfin ! Monsieur et madame Fitzpatrick, qui avait « acheté » la petite Kelly, s’étaient manifestés spontanément lorsque la presse avait relaté le démantèlement du réseau d’adoption clandestin. Des tests avaient été pratiqués sur les jeunes femmes et sur le bébé et il s’était avéré que Casey Simpson était la mère. Un grand moment d’émotion pour le bureau !
Casey remercia toute l’équipe et partit avec les Fitzpatrick. Il y avait encore un long chemin à parcourir jusqu’à ce que tout rentre dans l’ordre mais cela s’annonçait bien.
- Et pour les autres ? demanda Sue.
- On recherche toujours la maman du petit Brodsky qui est si mignon, répondit Tara. Pour les autres, ça semble encore plus long et encore plus difficile.
Myles avait décroché son téléphone et cherchait à joindre Alexandra pour lui annoncer la bonne nouvelle quand son portable sonna c’était justement elle qui lui demandait de la rejoindre au cabinet du docteur Franklin sans donner plus de précisions. Il se précipita en trombe vers l’ascenseur sans dire un mot et se retrouva une demi-heure après devant la secrétaire qui l’introduisit dans le cabinet où l’attendait le médecin.
- Bonjour, monsieur Leland, dit Jane Franklin en l’invitant à s’asseoir. Alexandra ne va pas tarder, elle se rhabille.
- Mais que se passe-t-il ? demanda-t-il inquiet.
- Si vous voulez patienter quelques instants, répondit le médecin.
Alexandra entra dans la pièce, tout sourire :
- Merci d’être venu si vite, mon cœur, lui dit-elle, je voulais que tu sois là. Tout d’abord, je veux que tu saches que je viens d’accomplir ma toute dernière mission pour le FBI.
- Mais pourquoi….
Il fut interrompu par la secrétaire qui apportait des documents au docteur Franklin. Elle y jeta un rapide coup d’œil et les regarda tous les deux, Myles inquiet, Alexandra rayonnante.
- Cela confirme ce que je pensais. Félicitations, vous allez être parents.
Alexandra regarda Myles qui avait rougi :
- Ca veut dire que … tu es … enceinte ? demanda-t-il incrédule.
- Oui, confirma la jeune femme, … mais tu n’as pas l’air …
- C’est une merveilleuse surprise, murmura-t-il en lui baisant la main.
Ils quittèrent le cabinet médical et se rendirent dans la maison de banlieue. Myles ne dit pas un mot durant tout le trajet. Alexandra ne brisa pas ce silence et le laissa à ses réflexions. Elle pensait qu’il avait besoin de se faire à cette idée et qu’une fois chez lui, il voudrait s’isoler un instant pour réfléchir.
C’est exactement ce qui se produisit. Elle le laissa au salon avec pour seule lumière le feu dans la cheminée et alla prendre une douche et se changer. Quand elle redescendit vêtue de son éternel jean délavé et de son pull géant blanc, elle vit une bouteille de champagne qui rafraîchissait dans un seau à glace et Myles qui lui tendait les bras.
- Je suis le plus heureux des hommes, lui dit-il en la serrant contre lui. C’est un immense bonheur que tu me donnes.
Il se pencha pour l’embrasser mais fut interrompu par la sonnette de la porte.
- Assieds-toi là, dit-il en la conduisant près de la cheminée.
Il revint peu après, les bras chargés d’une brassée de roses rouges délicieusement parfumées qu’il lui tendit. Elle était très touchée et le fut encore plus en lisant le petit mot qui accompagnait les fleurs : « Pour la plus merveilleuse femmes dont un homme puisse rêver qui rend bien ternes les plus belles roses du monde. Avec tout mon amour, Myles. » Elle le regarda, émue. Il avait rempli les flûtes de champagne et lui en présenta une.
- A l’homme que j’aime plus que tout au monde, dit-elle en choquant sa flûte contre la sienne.
Ils burent une gorgée et Myles mit les fleurs dans le vase qu’il avait déjà préparé ; il prit ensuite Alexandra dans ses bras et l’embrassa en espérant ne pas être interrompu.
- Quand allons-nous le dire à la famille et aux amis ? demanda-t-il en la prenant sur ses genoux.
- A notre retour de voyage de noces, ne serait-ce que pour éviter les coups de fils de Maman qui voudra savoir comment je vais.
- Sage décision, approuva-t-il, ce sera notre secret pour quelques temps encore ; mais à propos, quand va-t-il montrer le bout de son nez, ce bébé ?
- Théoriquement en septembre.
- Alors, il est minuscule ? Tu crois que … si …, il s’en apercevra ?
Elle lui fit non de la tête tout en l’embrassant et il la porta jusqu’à la chambre. Dehors, dans la nuit, les flocons de neige dansaient à la lumière des réverbères et les décorations de Noël commençaient à scintiller aux fenêtres.
Chapitre V
De lourds nuages s’amoncelaient dans le ciel de Boston. Dans la rue, les passants couraient, les bras chargés de paquets pour regagner leurs intérieurs douillets, avant la neige. On annonçait une tempête imminente. Il n’était que quatorze heures mais on avait déjà dû allumer les lumières.
Chez les Leland, les hommes achevaient de s’habiller pour la cérémonie. Myles, selon son habitude, s’énervait sur son nœud papillon qu’Andrew essayait tant bien que mal de lui nouer ; il avait demandé au moins vingt fois à Jack s’il avait bien les alliances et regardé une bonne centaine de fois sa montre de crainte d’être en retard. Madame Leland poussa la porte entrouverte et regarda ses deux fils aux prises avec ce maudit bout de tissu qu’il fallait se mettre autour du cou pour être élégant.
- Ah, Maman ! Tu tombes bien, s’écria Andrew. Myles n’arrête pas de bouger, je n’y arriverai jamais !
- C’est toi qui es maladroit, mon pauvre garçon, répliqua Myles, tu m’étrangles !
Leur mère s’avança calmement. Elle était très élégante dans une robe griffée en soie grège. Elle s’approcha du marié qui se figea au garde à vous et réussit son tour de magie : le nœud papillon était enfin en place. Jack les observa un instant : c’est drôle comme Myles pouvait ressembler à sa mère ! Son instinct lui disait qu’ils avaient besoin d’être seuls et il quitta la pièce suivi de Andrew.
- Tu es nerveux à ce que je vois, constata-t-elle en passant sa main sur sa joue.
Myles frissonna, il n’était pas habitué à des démonstrations d’affection de sa part.
- On le serait à moins, assura-t-il. J’ai vécu des situations difficiles mais comme celle-là, jamais !
Elisabeth Leland sourit.
- Mon fils, un agent spécial du F.B.I., va connaître la première peur de sa vie et cela le jour de son mariage ! plaisanta-t-elle.
Elle rectifia un bouton de sa chemise qui était mal fermé et lui prit les mains. Il sentit qu’elle avait quelque chose d’important à lui dire mais qu’elle ne savait pas comment s’y prendre. Cela ne lui ressemblait pas.
- Myles, commença-t-elle, la voix légèrement enrouée, Myles, … je ne te l’ai jamais dit, mais … je suis très fière de toi, de l’homme que tu es devenu.
Sa voix se brisa, elle se tut. Myles la serra contre lui pour la première fois de sa vie. Ce fut également une grande surprise pour Philip Leland qui arriva à cet instant précis.
- Ca va vous deux ? demanda-t-il un peu inquiet.
Et après s’être assuré que tout allait bien, il reprit :
- Je crois qu’il est temps de partir. Courage, fiston, c’est la dernière ligne droite, ajouta-t-il en donnant une tape affectueuse dans le dos de son fils.
Chez les Warren, les dames étaient prêtes ; les demoiselles d’honneur portaient des robes de soie parme qui leur allaient à ravir. Anne s’approcha d’Alexandra et lui tendit son manteau de fourrure blanche :
- Te voilà prête à sauter le pas, tu tiens le coup ?
Alexandra acquiesça en souriant :
- Tout va bien et vous ?
Tara, Lucy, Sue et Anne semblaient nerveuses. Seul Lévi gardait son calme, malgré la cravate qu’il portait avec élégance. James et Katherine Warren apparurent dans l’encadrement de la porte.
- Cette fois, ça y est, il est temps ; êtes-vous prêtes, mesdemoiselles ? demanda le père de la mariée.
Il regarda sa fille avec tendresse :
- Tu es magnifique, lui dit-il en l’embrassant. Tu es aussi jolie que l’était ta mère le jour de notre mariage.
- Il dit des sottises, reprit Katherine, tu es mille fois plus belle.
C’est vrai qu’elle était belle mais c’est ce que l’on dit de toutes les mariées. Alexandra portait une robe de soie blanche rebrodée de perles, au décolleté bateau et manches longues en tulle brodé. Ses cheveux, piqués de petites roses blanches en soie, tombaient en cascade bouclée sur ses épaules. Sa mère l’aida à enfiler son manteau et ils se mirent en route.
Dans la petite chapelle du couvent où ils avaient décidé de célébrer leur union, tout était prêt pour la cérémonie. Myles et ses amis étaient déjà là. Les invités s’installaient rapidement, ravis de pouvoir se réchauffer. Alexandra arriva enfin. Jack qui supervisait l’organisation vint embrasser Sue rapidement et fit signe à Andrew. Celui-ci plaça son frère près de l’autel, les garçons d’honneur juste derrière lui et la musique commença ; les portes de la chapelle s’ouvrirent sur les demoiselles d’honneur intimidées mais souriantes, suivies à quelques mètres par la mariée au bras de son père. Myles se retourna et n’avait d’yeux que pour elle ; elle rayonnait de bonheur. Elle le regardait aussi, il était superbe et altier. Elle s’avançait vers lui et ne quittait pas son regard. Plus rien n’existait autour d’eux.
Quand elle fut à sa hauteur, elle donna son bouquet à Anne et le prêtre commença à officier. Le moment tant attendu de l’échange des consentements arriva enfin. Le silence complet se fit. Après les formules traditionnelles, il prononça enfin la phrase magique :
- Alexandra, Myles, devant Dieu et devant les hommes, je vous déclare mari et femme. Vous pouvez embrasser la mariée.
La famille et les amis s’agitaient autour d’eux, mais ils ne s’en rendaient pas compte. Il lui baisa le bout des doigts, glissa sa main sur sa joue pour essuyer une petite larme et caressa doucement ses lèvres avec les siennes comme s’il avait peur de trop en faire. Les flashes crépitaient autour d’eux, tout le monde voulait saisir cet instant. Puis son baiser se fit plus appuyé et on les applaudit.
- Vive les mariés ! s’écria Bobby.
Ils faisaient maintenant face à la foule, souriant, heureux et traversèrent la petite chapelle en se tenant par la main pour regagner les voitures qui attendaient sur le parvis. Il faisait presque nuit et la neige tombait dru ; au loin, une chorale des rues entonna un chant de Noël « Chestnuts are roasting in an open fire… ». Ils se regardèrent, émus ; c’était sur cet air-là qu’ils s’étaient retrouvés un an plus tôt, jour pour jour, alors que tout espoir semblait perdu. La neige tombait de plus en plus fort et Alexandra frissonna malgré sa fourrure. Myles la fit monter dans la limousine et le cortège prit la direction de la salle de réception.
- Voulez-vous poussez un peu le chauffage, demanda Myles au chauffeur, ma femme a froid. Merci.
« Ma femme », il avait dit « ma femme », c’était sorti spontanément. Il regarda sa main gauche où brillait un anneau d’or jaune et prit celle d’Alexandra dans les siennes, là où quelques instant auparavant il avait glissé le plus simple des anneaux en or blanc. Elle posa sa tête sur son épaule et se laissa aller à son bonheur tout neuf.
La salle de réception était superbement décorée, les buffets bien achalandés et le champagne coulait à flots. Les familles avaient décidé de donner un cocktail qui ne retiendrait pas trop longtemps les invités en cette veille de Noël. La musique attira tous les amateurs sur la piste de danse et quelle ne fut pas la surprise de Myles quand il vit son frère danser avec Lucy.
- Je me dois, en tant que témoin, de danser avec la mariée, fit Jack en tapant sur l’épaule de son ami.
- Alors, laisse-moi Sue, répondit Myles.
Ils échangèrent leurs cavalières.
- On dirait que Lucy s’entend très bien avec ton beau-frère, constata Jack. Ce serait amusant qu’elle devienne ta belle-sœur !
Alexandra trouva l’idée amusante et pas impossible du tout. Vers vingt heures, un roulement de tambour annonça qu’il était le moment de lancer le bouquet. Toutes les jeunes femmes célibataires se réunirent, la mariée tourna le dos, et hop ! les fleurs atterrirent dans les bras de Lucy que Andrew regardait avec admiration. Après quoi, les jeunes mariés s’éclipsèrent. Les Leland gardaient les parents d’Alexandra et les amis du jeune couple pour le Réveillon et les Warren organisaient le lendemain un brunch de Noël avant que chacun ne regagne son domicile.
La plus belle suite de l’hôtel offrait une vue imprenable sur Boston et sur la neige qui tombait de plus en plus fort. Alexandra remonta la couette sur ses épaules et se serra un plus contre Myles qui jouait avec ses cheveux.
- Tu crois que ce sera une petite fille ? demanda-t-il.
- Pourquoi ?
- Je voudrais qu’elle ait tes cheveux et tes yeux.
- Et si c’était un garçon ?
- Aucune importance, s’il te ressemble, il sera magnifique.
- De toute façon, il ressemblera à toi, à moi ou à nous deux en même temps et pour nous, ce sera le plus beau bébé de la terre parce que ce sera le nôtre.
Il se retourna et se pencha sur elle pour l’embrasser pour la centième fois de la nuit et pour la centième fois, elle y répondit avec autant de passion. Le jour se levait et elle commençait à distinguer les traits de son visage et ses cheveux ébouriffés dans lesquels elle avait passé la main mainte et mainte fois. Il s’allongea sur le dos et elle caressa son torse musclé qui portaient les cicatrices indélébiles de cette année agitée, elle suivit du doigt la ligne de ses sourcils en accent circonflexe et de son nez et dessina les contours de ses lèvres dont elle ne savait toujours pas pourquoi elles avaient ce goût sucré. Il avait fermé les yeux et semblait paisible et heureux comme elle ne l’avait encore jamais vu. Elle plaqua un gros baiser sur ce petit grain de beauté, à la base de son cou, en bas à gauche, qui le chatouilla. Il referma ses bras sur elle en riant. Il se sentait comblé et heureux.
Chez les Warren, c’était l’effervescence, chacun avait un petit cadeau sous l’immense sapin. Les jeunes mariés traversèrent une marée de papiers cadeau déchirés avant de pouvoir saluer leurs et amis.
- Joyeux Noël à tous ! dirent-ils en chœur.
- Alors, mon pote, la vie est belle ? demanda Bobby.
- Magnifique, répondit Myles en cherchant sa femme des yeux.
Elle parlait avec sa mère. Dans un coin, Jack et Sue lui signèrent joyeux Noël, Tara vint l’embrasser et Lucy et Andrew qui se tenaient par la main l’invitèrent à s’approcher du buffet.
- Tu as vu, dit Elisabeth à son fils, ton frère semble bien s’entendre avec mademoiselle Dodson. Elle est charmante, un peu vive parfois, mais charmante. Et toi, comment vas-tu ?
- Comme le plus heureux des hommes, répondit-il en l’embrassant sur la joue.
Alexandra les regardait de loin et était heureuse de voir que les distances entre mère et fils se réduisaient au fil du temps. L’atmosphère était détendue. James et Philippe proposait le thé et le café, Katherine et Elisabeth faisait passer les plateaux de petits fours et les conversations allaient bon train tandis que les fils de Dem et Donna jouaient avec des cadeaux auxquels ils ne s’attendaient pas.
- Je te remercie pour les garçons, dit Donna. Ils sont fous de joie à l’idée d’aller faire du poney tous les samedis. Je te souhaite aussi beaucoup de bonheur ; Myles est souvent sur une autre planète mais il t’aime et c’est ça le plus important.
- Merci, Donna, répondit-elle en l’embrassant.
- Hé ! Je vais être jaloux ! s’exclama Dem et il ajouta à l’intention de Myles qui s’approchait :
- Et, tu n’as pas intérêt à lui faire du mal …
- … sinon j’aurai à faire à vous tous, je sais, coupa le principal intéressé, amusé. Parce que vous croyez que les Leland sont capables de faire du mal quand ils sont réellement amoureux ? Suivez mon regard.
Et tous les yeux se posèrent sur Lucy et Andrew qui avaient complètement oublié la foule autour d’eux et se murmuraient des choses à l’oreille.
- Ils ont passé la nuit ensemble, dit Dem sur le ton de confidence.
- Je ne voudrais pas vous bousculer, intervint James, mais il est temps que je vous conduise à l’aéroport. Les bagages sont dans la voiture et on n’a pas encore annulé de vols, je viens de me renseigner.
En effet, le vol « United Airlines » décolla à quinze heures comme prévu et atterrit le lendemain à Vienne, sous la neige. La ville qu’Alexandra trouvait la plus romantique au monde était à eux et le mythique hôtel « Sacher » leur ouvrait ses portes.
FIN
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